Où l’on découvre que dans les années 60 déjà vendre des lits israéliens à Paris n’était pas une bonne idée. Et, comme toujours, la version audio se trouve en haut à droite du texte.
-Excusez-moi, est-ce que vous lisez le journal sur lequel vous êtes assis ?
-Où? Hein? Oui, je vais effectivement le lire.
-Je vous prie, pouvez-vous me dire quelle date on est d’aujourd’hui ?
-Si seulement je le savais !
-Alors, faites-moi plaisir, regardez dans le journal, vous pourrez me le dire…. Quelle date sommes-nous aujourd’hui ?
-Je ne peux pas vous le dire, car c’est le journal d’hier.
-Ne m’en veuillez pas de vous avoir dérangé, je vous prie de m’excuser.
-Ca ne fait rien!
-Excusez-moi.
-Bon, pourquoi dois-je à nouveau vous excuser ?
-Est-ce que vous pourriez me dire quelle heure il est?
-Un instant, je vais voir. Sur cette montre, il est moins cinq.
-Moins cinq de quelle heure ?
-Je ne sais pas car j’ai perdu la petite aiguille.
-Comment pouvez-vous alors savoir quelle heure il est ?
-Parce que j’ai encore une montre. Sur cette montre-cul, il me manque la petite aiguille et sur celle-là, la grande aiguille. Quand je regarde les deux montres ensemble, je sais exactement quelle heure il est.
-Excusez-moi.
-Bon Dieu ! Qu’y a-t-il de nouveau ?
-Excusez-moi, mais je vous observe ainsi depuis un certain temps et…
-Je ne comprends pas pourquoi j’aurais à vous excuser et pourquoi vous avez à m’observer ainsi.
-Je regarde comment vous êtes attifé. Excusez-moi de vous le demander, vous vous êtes habillé ainsi parce que vous venez au bureau des contributions ?
– Pourquoi pensez-vous ça ? D’où vous vient cette idée ?
– Je ne sais pas, mais chaque personne à son calcul. Certains viennent au bureau des contributions habillés élégamment, pour qu’on ait du respect quand on les voit et d’autres s’habillent pauvrement pour qu’on ait pitié d’eux.
-Tout ça ce sont des histoires, croyez-moi, ça ne sert à rien. Au bureau des contributions, quelle que soit la façon dont vous vous habillez, ils trouveront moyen de vous déshabiller.
-Excusez-moi encore, pouvez-vous me dire pourquoi vous portez un chapeau aussi élégant et des pantalons tout déchirés ?
-Est-ce de ma faute si dans les cafés, les gens ne pendent pas leurs pantalons au portemanteau !
-Haha !
-Un chapeau, on peut le changer, mais des pantalons…
-Allez, ne me racontez pas d’histoires. Chaque personne à son calcul. Vous voyez la femme qui est assise là-bas.
-Oui, et quoi ?
-Elle n’a pas du tout peur du contrôleur des contributions. Vous voyez la pierre qu’elle porte à son doigt ? Cette grosse pierre!
-Mais, c’est une pierre synthétique, ça.
-Comment synthétique ?
-Mais oui, synthétique, assemblée. Quelques hommes se sont assemblés pour lui acheter la pierre.
-Ah, bon ! Oy oy oy !
-Qu’est-ce que vous avez à vous frotter la tête comme ça, à quoi pensez-vous.
-A rien.
-Comment peut-on ne penser à rien ? Lorsqu’on pense, on pense tout de même à quelque chose ! A quoi pensez-vous ?
-Mais à rien !
-Ce n’est pas possible de ne rien penser, que pensez-vous ?
-Je pense à combien d’argent vous pourriez me prêter pour un court laps de temps.
-Moi, à vous ? Rien !
C’est bien ce que je pensais, rien du tout.
-Mais pourquoi avez-vous besoin d’argent ?
-Comment, pourquoi ? A Tel-Aviv, sans argent, on ne peut rien faire.
-Au contraire, à Tel-Aviv, sans argent, on peut faire beaucoup!
-Quoi ?
-Des dettes !
-Excusez-moi.
-Pourquoi dois-je à nouveau vous excuser ?
-Pourriez-vous me dire jusqu’à quand le bureau des contributions reste ouvert ?
-Lequel, celui-ci ?
-Oui, celui-ci.
-Vous demandez jusqu’à quand est ouvert le bureau des contributions, mais toute la journée. Pour prendre de l’argent !
-Et qui est-ce qui prend l’argent ? Celui-là ?
-Celui-ci, celui-là, ceux-ci, ceux-là, pour prendre de l’argent, ils sont tous là !
-Pourquoi êtes-vous si fâché, pourquoi tirez vous cette tête d’enterrement ? Notre ministre des Finances a bien dit qu’il fallait payer ses impôts avec le sourire.
-Eh bien, j’ai suivi son avis, je suis venu payer avec un sourire, mais ils ont refusé, ils n’acceptent que de l’argent liquide.
-Mais alors, pourquoi êtes-vous assis, qui attendez-vous.
-L’abatteur rituel.
-Qui ?
-L’inspecteur principal.
-Mais vous m’avez dit que vous attendiez l’abatteur rituel.
-Oui, celui-là m’aurait dépecé, même sans couteau.
-Vous voulez payer des impôts ?
-C’est pas que je veux, mais je dois.
-Alors, pourquoi êtes-vous assis ici, pourquoi n’allez-vous pas payer ?
-Je veux rester assis. J’ai décidé que je resterais ici aussi longtemps qu’ils n’auront pas diminué ce qu’ils m’ont imposé. Je fais la grève, ici!
-Vous ne resterez pas longtemps assis !
-Vous pensez qu’ils céderont ?
-Quelqu’un devra bien céder.
-Moi pas, en tout cas. J’ai de quoi tenir, j’ai une patience d’acier.
-Moi, je vous dis que vous ne resterez pas longtemps !
-Eh bien, on verra.
-Oui, on verra ! Voudriez-vous être assez aimable pour me prêter votre journal.
-Vous voyez tout de même que je suis en train de le lire. Quand j’aurai fini, je vous le prêterai.
-Vous ne voulez donc pas me prêter le journal ?
-Je ne vous ai pas dit que je ne voulais pas, je vous ai dit que lorsque j’aurai fini, je vous le prêterai. Je ne vais tout de même pas le manger !
-Bon, alors prêtez-moi vos lunettes.
-Quoi ?
-Oui, prêtez-moi vos lunettes.
-Je crois qu’effectivement je ne resterai pas longtemps ici !
-Et alors, vous ne voulez pas me prêter vos lunettes ?
-Ecoutez-moi, mon bon monsieur, pourquoi vous êtes-vous braqué sur moi ? Excusez-moi par ici, excusez-moi par là. Vous voyez tout de même que j’ai des soucis, que je suis stressé. Je veux un peu lire pour oublier, alors, laissez-moi tranquille !
-Donc vous ne voulez pas me les prêter ?
-Que voulez-vous que je vous prête ?
-Vos lunettes.
-Tenez, les voici et fichez moi la paix. Bon, qu’est-ce que j’ai fait ! Maintenant, je ne vois même plus ce que je lis !
-Si vous ne pouvez plus lire, alors pourquoi avez-vous besoin du journal ?
-Mon Dieu, quelle place je me suis choisi ! Quel casse-pieds, quel enquiquineur, quelle poisse !
-Excusez-moi.
-Qu’est-ce que je dois à nouveau vous excuser ? Pourquoi ne me fiche-t-il pas la paix une fois pour toutes.
-Pouvez-vous me dire ce qu’on fait avec l’argent des impôts ?
-Vous n’avez pas d’autres soucis, vous ? Si vous ne le savez pas, vous n’allez pas payer ?
-Vous ne voulez pas me le dire ?
-Que voulez-vous que je vous dise ?
-Mais ce qu’on fait avec l’argent des impôts.
-Est-ce que je sais, moi, ce qu’on en fait ? On vit tout de même dans un pays, il y a un gouvernement qui a besoin de beaucoup de choses. On a besoin de construire, d’acheter. Que sais-je, acheter des armes pour l’armée, construire des routes, des chaussées, bâtir des écoles pour les enfants.
-Pour quels enfants ?
-Pour mes enfants, pour vos enfants.
-Mais, je n’ai pas d’enfants, moi.
-Alors, moi j’ai des enfants, eux, ils ont des enfants.
-Donc moi, je dois payer des impôts parce que les autres veulent avoir des enfants ?
-Bon, pas d’enfants ! Des chaussées, des routes, des rues, il en faut ?
-J’habite à Netanya. Les rues y sont très belles, à Netanya !
– Imaginez-vous qu’à Pardes Chana, les rues sont en mauvais état.
-Pardes Chana ? Elle n’a qu’à payer des impôts si elle veut.
-Qui, elle ?
-Eh bien, cette Chana !
-Pas Chana, mais Pardes Chana !
-Ah ! Elle a son propre jardin et moi, je devrais encore payer des impôts pour elle ?
-Mais, Pardes Chana paye aussi des impôts pour vous.
-Qui le lui a demandé ?
-Comment ?
-Oui comment !
-Mais quelle calamité ! Pourquoi ai-je choisi de m’asseoir ici ? Quel raseur…
-Je vous ai pourtant demandé quelque chose.
-Qu’est-ce que vous voulez encore de ma vie ? Que voulez-vous savoir?
-Eh bien, je vous l’ai demandé ?
-Quoi ?
-Ce qu’on fait avec l’argent des contributions ? Qu’est-ce qu’on en fait ?
-Est-ce que vous pourriez plutôt me dire comment faire pour qu’on me débarrasse de vous ?
-Donc, vous ne voulez pas me le dire, non ?
-Dire, dire, qu’est-ce que je peux vous dire ? Est-ce que je sais! Allez-vous parfois au théâtre ?
-Lorsqu’on joue y une bonne pièce, pourquoi pas ?
-Quand avez-vous été au théâtre pour la dernière fois ?
-Il y a cinq ans.
-Et depuis, on n’a pas joué de bonnes pièces ?
-D’où est-ce que je pourrais le savoir ? Je n’y ai pas été !
-Et si vous y aviez été, vous l’auriez su ? Vous connaissez Habima ?
-Bien sûr, qui ne la connaît pas ?
-Eh bien, prenez la Habima, par exemple.
-Où est-elle maintenant ?
-Est-ce que je sais où elle est ? En vacances, en congé, en relâche.
-Seule ou avec son mari ?
-Mais, de quel mari vous parlez ?
-Quoi, elle a plusieurs maris ?
-Qui ?
-Mais, elle, comment elle s’appelle encore…Habima.
-Habima a beaucoup d’hommes !
-Ah, si c’est comme ça, elle peut bien se permettre de partir en vacances, en congé.
-Ne soyez pas si envieux, il n’y a rien à jalouser ! Pendant toute l’année, elle a de gros problèmes financiers. Et ce ne serait que juste si elle pouvait compter sur le budget du gouvernement.
-Je ne comprends pas.
-Ce n’est pas ce que vous pensez! Vous ne savez pas ce qu’est un budget ?
-Non.
-Ca alors ! C’est bien la première fois que je rencontre une personne comme vous ! Je vais vous le spécifier. Disons que la Habima a reçu une invitation…
-Qu’est-ce que vous avez dit que vous alliez ?
-Spécifier. Disons que la Habima…
-Excusez-moi, qu’avez-vous dit que vous alliez ?
-Spécifier ? Vous ne savez pas ce que veut dire spécifier ?
-Qui dit ça ? Speficier. Bien sûr que je sais ce que c’est.
-Pas speficier, mais spécifier !
-On peut aussi le dire comme ça.
-Pas on peut le dire, mais on DOIT le dire comme ça ! Regarde-moi quel plaisir il me fait, « on peut dire », « on peut dire » ! Il faut le dire comme ça, il n’y a pas d’autre mot ! Spécifier, cela veut dire expliquer, décrire. Par exemple, vous allez déjeuner dans un restaurant. Lorsqu’arrive l’addition, le garçon ne vous dit pas que vous devez payer deux livres et septante cinq piastres, mais il vous spécifie. Il vous dit : Monsieur, vous avez eu du poisson pour dix piastres.
-Oui.
-Du foie haché, quinze piastres, un demi canard, vingt piastres.
-Pouvez-vous me dire où vous avez trouvé un restaurant aussi bon marché ?
-Mais mon Dieu, qu’avez-vous à me poser à tout instant une autre question ! Vous voulez tout de même savoir ce que ça veut dire spécifier, non ?
-Non, je veux savoir ce qu’on fait avec l’argent des impôts.
-J’essaie pourtant de vous l’expliquer. Où est-ce que j’en étais encore ?
-Au canard.
-Oy ! Le canard est déjà mort, on l’a plumé, on a arrêté le propriétaire, on a fermé le restaurant ! J’en étais à…. Voilà, je ne sais même plus où j’en étais ! Ah oui, j’en étais à la Habima. Elle a reçu une invitation pour aller à Paris.
-Chez qui ?
-Au festival.
-Qui ne la laisse pas ? Qu’elle y aille en bonne santé !
-Voilà ! Mais elle ne peut pas y aller car elle a un déficit.
-Ouille, elle l’a déjà depuis longtemps ?
-Quoi ?
-Mais, le …ficit ?
-Depuis plusieurs années.
-Et qu’en pensent les docteurs ?
-Mais, mon Dieu ! Le déficit n’est pas une maladie qu’on doit montrer à un docteur. Le déficit veut dire qu’on est en manque des finances, qu’on est en déficit.
-Que dit de ça son ami ?
-Quel ami ?
-Eh bien, lui, ce festival !
-Mais le festival n’est pas un homme.
-Bien sûr qu’il n’est pas un homme. S’il avait été un homme, il l’aurait tout de même aidée. Je ne comprends pas pourquoi elle va encore le visiter à Paris ?
-Parce qu’elle est intéressée à aller à Paris, elle veut y montrer ses affaires.
-Quelles affaires ?
-N’ayez pas peur, ce n’est pas ce que vous pensez ! Elle à beaucoup de bonne choses à montrer : Bethsabée, Beethoven, Macbeth
-Mais alors, elle n’est pas du tout une bonne commerçante.
-Quoi ?
-Elle va vendre des lits (« bet » en yiddish.NDLR) israéliens à Paris ?
-Vous savez ce que je vais vous dire ?
-Quoi ?
-Je pensais que vous étiez fou, mais je m’aperçois qu’en fin de compte, vous êtes aussi un « bet »
-Quoi, quel « bet »
– Un analphabète !
-Mais non, vous faites totalement erreur, je suis tailleur pour dames.
-Ah bon, comme ça ! Et un tailleur pour dames ne peut pas savoir ce qu’est la Habima ?
-Pourquoi est-ce que je ne saurais pas, c’est celle qui est partie à Paris voir son ami festival !
-Ca, c’est moi qui vous l’ai dit.
-Je le sais que vous êtes mieux informés que moi. C’est pour ça que je vous ai demandé ce qu’on fait avec l’argent des contributions.
-Oy ! Voilà que ça recommence. C’est la raison pour laquelle je veux vous spécifier.
-Là, c’est vous qui recommencez !
-Bon, que fait la Habima ? Elle va chez le Ministre des Finances et lui raconte toute l’histoire, qu’elle doit aller à Paris et n’a pas d’argent. A ça, le ministre lui répond que lui non plus n’a pas d’argent. Qu’au mieux, il pourrait lui donner ce qu’il encaisse en un jour comme recette des chemins de fer. Ce qu’il encaisse le samedi.
-Samedi ! Mais les trains ne roulent tout de même pas le samedi !
-Donc, de ce fait, la Habima ne pourra pas partir en voyage.
-Que va-t-il se passer ensuite ?
-Elle va aller voir le Premier Ministre. Lorsqu’il va entendre cette histoire, il va taper sur la table et va dire : je ne veux rien savoir de plus! La Habima doit partir et si, pour partir, elle a besoin d’argent, il faudra le prélever sur la recette des impôts.
-De quels impôts ?
-De mes impôts, de vos impôts.
-Si vous êtes prêt à donner, eh bien, donnez ! Mais, pas moi! Vous voyez d’ici que je doive payer des impôts pour qu’une folle puisse partir à Paris et vendre des lits.
-De quelle femme parlez-vous?
-De cette euh … Habima !
-Mon Dieu, je n’en peux plus ! La Habima est un théâtre, pas une femme!
-Quoi, un théâtre ?
-Oui.
-C’est donc ça qu’on fait avec l’argent des contributions ?
-Le monde entier agit comme ça. Un gouvernement se doit de soutenir son théâtre, et doit donner de l’argent, beaucoup d’argent.
Le monde entier peut donner tout ce qu’il veut, mais pas nous ! Pas nous !
-On ne donne effectivement pas chez nous.
-Ah non ?
-Non, chez nous on prend !
-Donc, si on ne donne pas ? Que fait-on alors avec l’argent des contributions ?
-Oy, que voulez-vous de ma vie ? Pas pour le théâtre, pas pour les enfants, pas pour des armes, pas pour des rues alors que fait-on avec l’argent des contributions ?
-C’est tout de même ce que je vous demande, que fait-on avec l’argent des contributions ?
-Vous savez ce que je vais faire, je vais aller chez le contrôleur et je vais lui payer tout ce qu’on me réclame, le double de ce qu’on me réclame, pour que je puisse être quitte de vous ! Est-ce qu’avec vous, je pourrais faire la grève ? Non ! Est-ce qu’avec vous, je pourrais rester assis ? Non ! Quel emmerdeur, mais quel emmerdeur !!
-Bien sûr que je suis un emmerdeur, ça, c’est mon gagne-pain. Pour faire ça, mon bon monsieur, je suis payé 180 livres par mois. C’est mon gagne-pain!
-J’ai déjà vu beaucoup de gagne-pains, mais c’est la première fois que j’entends celui-là!
-Que voulez-vous, c’est notre pays, notre patrie.
-Un gagne-pain juif !
]]>