Dzigan et Schumacher : Au concert

 

Où l’on se demande si les Galiciens sont vraiment des gens. (Les Lituaniens aussi, d’ailleurs). Et comme toujours la version audio se trouve en haut, à droite de l’article.

-Zelik.

-Oui ?

-Regarde un peu, tu as les billets ? Tout le monde est déjà assis.

-Tiens.

-Mais qu’est-ce que tu me donnes ? Ce sont des reçus pour l’électricité et pour l’eau ! Espèce d’imbécile, tu as certainement dû oublier les billets, tu oublies toujours tout à la maison !

-Arrête, je suis venu ici pour entendre un concert de violon, pas pour un concert de réprimandes!

-Bon, regarde où sont nos sièges, 12 et 14.

-Les voici, 12 et 14.

-Ca, ce sont nos sièges ? Non, ici je ne vais pas  m’asseoir!

-Pourquoi ?

-Parce que j’aime m’asseoir au milieu.

-Au milieu, viens. Voilà, te voici au milieu maintenant!

-Ca, c’est mieux, c’est ici que je veux m’asseoir. Ici on est bien car on peut voir tout le monde.

-Arrête de parler tellement et parle un peu plus bas, tu n’es pas à la maison, ici. Tu sais où tu te trouves ?

-Bien sûr que je sais.

-Où es-tu ?

-Au marché de la culture.

-Mais que dis-tu, c’est un concert de violon.

-Il ne me manquait plus que ça dans ma casserole!

-Pourquoi est-ce que tu réclames ? Nous avons reçu ces places en prime, deux billets pour rien, tu pourrais remercier.

-Qu’ils aillent au diable avec des primes pareilles ! C’est ça qu’on donne en prime à un chauffeur qui a roulé prudemment? Voilà dix ans que tu conduis et tu n’as pas écrasé plus de quatre personnes.

-Quatre personnes ! Est-ce c’étaient des personnes, ceux-là ?  Deux Galiciens, un Lituanien et un Nord-Africain !

-Qui cherches-tu ?

-Je regarde si je ne vois pas des connaissances, où est le chauffeur qui était assis ici avec sa femme ?

-J’ai vu là tout de suite notre avocat qui entrait, M. Levy et sa jeune femme.

-Ah bon, Levy et sa jeune femme ? Tu sais que ce Levy a déjà la septantaine.

-Tu vois, et il s’est marié avec une jeune fille de vingt ans.

-Et alors ?

-Comment, et alors, dans dix ans, il aura quatre-vingts ans et elle trente.

-Tu trouves qu’une de trente, ce n’est plus assez bien?

-Tu sais qui est encore ici ?

-Non.

-La fille d’Epstein, tu sais, du restaurant.

-Il n’a pas beaucoup de plaisir de cette fille car elle n’est pas bien élevée, c’est une hippie.

-Sa bouche est de travers, elle fait des choses de travers, elle a des idées de travers. Dis-moi, Zelik, est-ce qu’il y a une solution pour ça ?

-Il n’y a qu’une solution, c’est qu’elle se trouve un fiancé de travers, ils pourront marcher droit!

-Oh, regarde qui est assis là-bas.

-Shloime.

-Oui, Shloime, ton ami du garage.

-Il a aussi reçu une prime.

-Quel beau garçon !

-Tu peux le féliciter, il vient d’avoir un enfant.

-Un enfant ?

-Oui, mais dommage que sa femme n’en sache encore rien !

-Oy Zelik, aide-moi à enlever mes chaussures.

-Je le savais.

-J’ai mis une nouvelle paire ce soir.

-Je le savais que je n’aurais pas de plaisir de ce concert ! Elle ne veut mettre que des chaussures de Bally, sinon ça ne va pas, seulement Bally !

-Fais-moi un plaisir, Zelik, si un jour tu rencontre ce Bally en rue, écrases-le.

-Qu’est-ce qu’il t’a fait ce Bally, ce n’est tout de même pas de sa faute si tu veux faire entrer un pied de 42 dans une chaussure de 35 !

-Enfin, quel plaisir !

-Calme-toi un peu, tu es ici parmi des gens intelligents, mon Dieu !

-Je suis juste aussi intelligente qu’eux.

-Oui, oui, je sais, tu es très intelligente. Tu as en toi tellement d’intelligence qu’on pourrait la diviser entre dix animaux.

-Ferme-la !

-Silence.

-Charretier motorisé !

-Arrête.

-Qu’est-ce que tu crois, que tu parles à un de tes passagers ?

-Tais-toi, calme-toi. Oy, Chayè, Chayè, quand est-ce qu’on va enfin planter une forêt à ton nom ?

-Comment?

-Tu es fâchée ?

-Je ne sais pas.

-Je ne sais pas ! Où allons-nous manger après le concert ?

-A la maison.

-Tu as préparé quelque chose ?

-Je vais faire chauffer du poison.

-Alors, n’en chauffe qu’une portion, car moi j’irai manger en rue.

(L’orchestre se met à jouer).

-Alors là, je suis bien tombée !

-Qu’est-ce qu’il y a ?

 -Ils vont jouer longtemps comme ça ?

-Non, ils sont en train de faire chauffer le moteur.

-Zelik, regarde un peu dans le programme.

-Que veux-tu savoir ?

-Comment s’appelle le violoniste qui va jouer ce soir.

-J’ai oublié mes lunettes, tu ne le a pas vues ?

-Bien sûr que je les ai vues, elles nageaient dans la baignoire. Tu as l’habitude de toujours laisser tes lunettes dans la baignoire.

-C’est comme ça que je le veux ! J’ai tout de même le droit de laisser mes lunettes où je veux, dans la baignoire, dans le frigidaire, sur le toit !

-Cesse de crier, les gens entendent.

-Ils n’ont qu’à entendre, ils ont payé leurs places.

-Quel distrait ! Et ça conduit une voiture ! Allez, regarde, comment il s’appelle le violoniste ?

-Un instant, un instant :Tchaïkovski.

-Tchaïkovski ? Donne-moi mes chaussures, je rentre à la maison.

-Qu’est-ce qu’il y a ? Tu l’a déjà entendu, tu le connais ?

-Je ne le connais pas et je ne veux pas le connaître ! Ca me suffit que je connaisse son père.

-Comment, père, quel père ?

-L’installateur qui nous a abîmé le frigidaire. Je souhaite que ça lui coule de l’oreille, comme ça coule du frigidaire !

-Mais, tu ne sais pas ce que tu dis, ce Tchaïkovski est le meilleur violoniste de toute la Russie !

-Tu ne sais pas ce que tu dis. Le meilleur violoniste de Russie s’appelle Paderewski.

-Mais Paderewski est un pianiste !

-Espèce de fou, le pianiste s’appelle Rubinstein !

-Va voir le docteur. Ce Rubinstein dont tu parles à tout de même à voir avec des cosmétiques.

-Comme si je ne connaissais pas les cosmétiques ! Ce Rubinstein dont toi tu parles a un magasin de photos.

-Elle n’a pas un magasin, elle a un musée au nom de Tchaïkovski.

-Tu es tout à fait dans la lune : un pianiste qui s’appelle Rubinstein, des cosmétiques Rubinstein, un musée Tchaïkovski, un installateur Tchaïkovski, et quel Tchaïkovski va jouer au violon ce soir ?

-Celui du milieu.

-Tchaïkovski, il ne pourrait pas changer son nom en hébreu ? Je ne sais pas, Berezowski, Ivanir…

-Mais Ivanir n’est tout de même pas un violoniste !

-Et Tchaïkovski est  un violoniste, lui ?

-Tu as raison : il est écrit ici qu’il est un combinarteur, non, un compositeur. Tu as compris maintenant ?

-Oui.

-Qui est-ce que tu salues?

-Tu vois qui est assis là-bas ?

-Qui, le noir avec la barbe ?

-Non, la blonde avec le chignon.

-Mais, c’est notre voisine, je la rencontre chaque jour au super marché.

-Oui.

-Elle a l’air de ne pas savoir compter jusque deux, et pourtant elle a deux enfants.

-Ah oui.

-Qu’allons nous faire si elle nous demande de la raccompagner  à la maison?

-Moi je vais te donner du « raccompagner » que tu le sentiras passer ! Dis-moi Zelik, de quoi elle vit ? Quelle est sa profession ?

-Elle est veuve !

-Ca lui réussit mieux qu’à moi ! Elle a déjà enterré son deuxième mari.

-Mais elle est pas mal, elle a encore l’air très bien.

-Quand tu m’as connue, j’étais beaucoup plus belle qu’elle. Dis-moi, Zelik , quand est-ce que tu m’as connue ?

-Après le mariage !

-Beau, très beau ! Des pieds comme des oignons, quand je les regarde, j’ai les larmes qui me coulent des yeux.

-Tu sais, Chaye, si elle n’avait pas d’enfants…

-Si elle est tellement belle, quelle importance ça a, qu’elle a deux enfants ? La moindre Yeménite a huit enfants ! Je connais un boulanger à Jaffo qui a quatorze enfants.

-Quatorze enfants ? Quand est-ce qu’il a le temps cuire son pain ?

-Tu vois, chez ma sœur c’est juste le contraire. Ca fait maintenant cinq ans qu’elle est mariée et elle n’a pas d’enfants du tout. Zelik, comment ça se fait qu’elle n’a pas d’enfants ?

-Comment pourrait-elle avoir des enfants si elle ne sort jamais?

-C’est certainement un défaut de famille, nous sommes déjà mariés depuis quinze ans et nous n’avons pas d’enfants non plus.

-A qui as-tu des reproches à faire ? Tu as été chez un professeur, il t’a dit d’aller à Tibériade, oui ? Tu vas chaque année à Tibériade, oui ? Et ça t’a aidé ? Non !

-Comment voudrais-tu que ça aide si tu viens toujours avec moi? Zelik, rentrons à la maison, j’en ai assez de leur concert.

-Je savais que je n’aurais pas de plaisir de leur concert, ces primes qu’ils nous donnent ! A partir de demain, je cesse d’être un chauffeur prudent.

-Oui.

-Vous entendez, ne sortez pas à la rue, pas un n’en sortira vivant chez moi. Demain c’est moi qui leur donnerai des primes !

-Oui !

-Viens, Chaye.

-Oui, rentrons.

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