Dzigan et Schumacher : «Autant que vous voulez bien donner »

Un nouveau sketch des seigneurs de l’humour yiddish, avec, comme toujours, la version originale dans la partie « En savoir plus », à droite de l’article.

– Voilà, j’ai réparé le robinet, vous pouvez aller vous baigner. Vous venez jeter un coup d’œil ?

– “Un Yéménite s’est séparé de sa femme avec laquelle il avait 16 enfants…” (il lit le journal)

– Vous savez, ça n’a pas été un travail facile, j’ai nettoyé les tuyauteries, renforcé les écrous, placé deux nouvelles rustines en caoutchouc. Vous m’entendez ?

– Ah, le robinet est déjà réparé ?

– Oui, c’est bien, vous pouvez aller vous baigner maintenant.

– Vous trouvez ça bien ? Deux semaines que j’attends pour prendre un bain, deux semaines pour que vous veniez réparer cette babiole.

– Vous appelez ça une babiole ? Nettoyer les tuyauteries, renforcer les écrous, placer deux nouvelles rustines en caoutchouc ? Savez-vous combien j’aurais facturé ce travail à un autre ?

– Mmm, et combien voulez-vous de moi ?

– Je vais vous le dire. Comme c’est la première fois que je viens chez vous, je ne vous compterai pas le temps que j’ai mis. Vous me donnerez… autant vous voulez.

– Allons, vous gênez pas, ne soyez pas timide, n’ayez pas peur de me le dire : combien est-ce que je vous dois ? On n’ira pas chez le rabbin pour ça.

– Un rabbin, mais pourquoi aurions-nous besoin d’un rabbin ?

– Vous avez certainement peur de demander trop peu, ne tremblez pas, je ne vous donnerai certainement pas plus que ce que ça vaut.

– Et qu’est-ce que ça vaut ?

– Ce qu’on veut bien payer. Et puis ce robinet a déjà été réparé il y a pas longtemps.

– Quoi, on a déjà réparé ce robinet ? Et combien avez-vous payé à l’autre ?

– Ce qu’il a demandé.

– Et combien a-t-il demandé ?

– Ce qu’il y avait dans le décompte.

– Combien ?

– Vous savez ça certainement mieux que moi.

– Oui, mais moi, je ne vais pas vous compter autant !

– Combien voulez-vous alors?

– Je vous l’ai déjà dit.

– Et combien avez-vous dit ?

– … Autant que vous voulez bien donner.

– Dites-moi ce que vous voulez pour la réparation de ce petit robinet.

– Vous appelez ça un petit robinet !

– Bon, c’est un grand robinet.

– Non, pas si grand que ça, c’est un robinet moyen

– Alors, dites-moi ce que vous voulez pour un robinet moyen, de 10 centimètres.

– Et peut-être qu’il a 20 centimètres ? Je n’ai pas mesuré, je vais aller le…

– Mais qu’est-ce que vous allez mesurer, je veux aller me baigner !

– Bon, bon, sans mesurer, je l’estime à 20 bons centimètres.

– Je m’en fiche, pour moi il peut en avoir mille !

– Mais de quoi parlez-vous, est-ce qu’on a déjà vu un robinet de mille centimètres ! Un robinet moyen peut avoir entre 20 et 30 centimètres.

– Arrêtez enfin, combien voulez-vous pour réparer un robinet de 20, 30, 50 centimètres. Combien voulez-vous ?

– Pour la réparation ?

– Oui, combien voulez-vous ?

– Je vais vous dire qu’il y a plusieurs sortes de clients. Ceux qui apprécient le travail de l’autre. Et d’autres, des porcs, des avares, qui tiennent à leur argent comme un chien tient à son os.

– Dites-moi combien paye celui qui n’est pas assis sur l’os du chien ? Combien on paie pour réparer un chien ! Euh, combien paye celui qui n’est pas un porc ?

– Ah, quand il me payera, je le saurai…

– Monsieur le plombier, je vous préviens, vous ne me mettrez pas en colère, j’ai des nerfs d’acier, ça ne vous servira à rien de jouer avec moi !

– Servira à rien, mais, je ne cherche rien. Vous savez quoi, faites vous-même le compte, comparez-le à un autre travail.

– Avec quoi dois-je comparer ? Bon, combien payez-vous pour vous faire raser ?

– Moi… je me rase seul.

– Voilà, fini la comparaison !

– Alors, faites la comparaison avec votre barbe ?

– Je n’ai pas de barbe, j’ai des moustaches.

– Bon, mais vous allez parfois chez le barbier ?

– Oui, mais le barbier fait un travail de ses mains, donne en plus du savon, du talc, de l’eau de Cologne et tout ça ensemble me coûte cinq livres. En comparaison, que coûte la réparation d’un robinet ? Deux fois raser, quatre, six fois raser ?

– Allez comparer raser et réparer ! C’est quoi raser ? On met du savon et on le gratte, c’est du travail ça ? Mon travail me coûte la santé, Monsieur, et pour ça il faut payer !

– Qui vous a dit qu’on ne veut pas vous payer, mais dites-moi combien. Lorsque je vais au magasin, le marchand me donne toujours le prix.

– Vous êtes aussi un commerçant, alors dites-vous le prix.

– Est-ce qu’on a déjà vu un tel entêté, mon Dieu ! Ecoutez Monsieur, je ne veux pas vous insulter en vous donnant quelques livres comme à un mendiant.

– Alors, donnez-moi plus.

– Combien plus ? Soixante, cent, mille livres ?

– Mais ne dites pas de bêtises ! Comme si j’allais prendre mille livres pour réparer un robinet. Est ce que je suis un voleur ? Un assassin ? J’ai effectivement placé deux nouvelles rustines en caoutchouc…

– Les rustines… on le sait déjà qu’il y a des rustines en caoutchouc ! Heureusement que vous ne comptez pas le temps.

– Eh bien, maintenant, je vais bien le compter, je suis déjà ici depuis plus d’une heure.

– Je vous en prie liquidons cette affaire rapidement. Tchic tchac. Pour la dernière fois, combien je vous dois ?

– Tchic-tchac ?

– Tchac-tchic.

– Allez, qu’on en finisse et ne me dites pas que je vous arrache la peau. Donnez- moi la main… vous me devez… autant que vous voulez bien donner.

– Ah, vous voulez me faire chanter, provocateur !

– Provocateur ? Moi ? Vous voyez bien que lorsqu’il s’agit d’argent, je suis timide.

– Regardez-moi le timide, le malheureux.

-Dommage que mon petit fils ne voit pas ça. Mon Moyshele. Lorsqu’on lui fait bl-bl-bl, il mange tout !

-De quoi me parlez-vous, de votre petit fils ? Moyshele ! Combien voulez-vous ?

– Je ne peux pas le faire moins cher !

– Mais combien ?

– Combien aviez-vous destiné pour cette réparation ?

– Vous pensez que vous allez me rendre fou ? Non pas moi ! Tenez, vous avez ici 30 livres et ce sera assez. Finita la comedia !

– 30 livres ! Les rustines seules me coûtent plus de 100. Ca alors, j’ai déjà rencontré beaucoup de porcs, mais un tel profiteur de la classe ouvrière !

Dans un mouvement brusque, la lampe du plombier se casse.

– Oy, mais il m’a cassé ma lampe. Que vais-je faire maintenant sans lampe ?

– Je vais vous la payer, votre lampe. Ne craignez rien. Combien voulez-vous pour votre lampe ?

– Ensemble avec le robinet ?

– Ensemble.

– Sans facture ?

– Sans facture.

– Alors vous allez me rajouter aux 30 livres….

– Enfin !

– Aux 30 livres….

– Mais combien ?

– Autant vous voudrez bien donner !

*Pour les sketches précédents: http://www.cclj.be/article/1/3278

 

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