Où l’on vérifie qu’il est plus doux pour un Juif de vivre en Israël plutôt que chez les Goyïm. Même en prison. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite du texte.
-18, 19, 20, 21, 22,23, 24, 25,26…
-Mais, cessez déjà de tourner sans arrêt dans la cellule! Toute la journée il tourne d’un côté, puis de l’autre, j’en attrape le tournis. Arrêtez, je ne peux plus voir ça !
-Si vous ne pouvez pas voir, alors fermez les yeux ! Vous voulez que je fasse comme vous, que je me couche et que j’écrase les planches?
-Moi je me couche, moi j’écrase ? Non, je suis ici pour réclamer !
-Qu’est-ce que vous réclamez ?
-Je proteste contre le gouvernement, je ne veux pas que Ben Gourion puisse dire que chez lui j’étais assis (« être assis »= être en prison), alors je me couche.
-Qu’est-ce que vous avez contre ce David ?
-Faites attention à ce que vous dites ! David, un nouvel ami ! Vous devez avoir du respect pour un ministre ! Moi, je peux parler comme je veux car Ben Gourion est originaire du même village que moi. Moi, ma femme et mes enfants, nous avons voté pour qu’il devienne Premier Ministre et il ose m’enfermer, sans aucune raison ! Sans aucune raison !
– Ne pas payer ses impôts, ce n’est rien chez vous? Mais, vous volez l’Etat!
-Moi je vole ? Non, c’est vous qui volez !
-Moi, c’est mon métier, c’est de ça que je vis. Mais vous, un honnête homme. ? Un honnête homme qui ne veut pas payer ses impôts doit être assis en prison.
-Eh bien, je ne vais pas m’asseoir, je vais me coucher. Je vais rester couché jusqu’à ce qu’ils comprennent que je ne dois pas être assis (en prison)!
-Et lorsque vous êtes couché, vous n’êtes pas assis ?
-Et, vous, lorsque vous vous tournez, vous êtes aussi assis !
-Jamais, je n’aurais imaginé que dans une prison juive, on puisse rester assis aussi longtemps ! Va savoir que Yankel et Mendel vont créer un Etat et que Chaskel sera procureur et Moishé sera policier et que moi, je serais assis en prison. Et que ça ne vous servira à rien de réclamer car vous êtes dans un pays comme tous les autres !
-Mazal-Tov, voilà un autre voleur qui reconnaît notre Etat !
-Descendez déjà de votre couchette, allez, descendez ! Ca se voit que vous êtes assis pour la première fois. Si vous voulez que le temps passe, faites comme moi, chaque jour, je fais plusieurs kilomètres dans la cellule, et chaque jour j’imagine que je suis dans une autre rue. Maintenant, je me promène sur l’avenue Hertzl.
-A quel numéro ?
-Au 27.
-Oy, j’ai justement là une dette à récupérer.
-Alors venez, on peut y aller ensemble.
-Allez-y, je vous suis..
-30,31.
-32, 33.
-34, 35.
-Quelle longue rue !
-36.
-Où sommes-nous maintenant ?
-Au boulevard Rotschild.
-Alors on peut s’asseoir sur un banc, je n’ai plus de force.
-Bon, asseyons nous. Vous savez, je ne vole pas depuis hier, j’ai déjà volé dans toutes les parties du monde, Odessa, Varsovie, Paris, Buenos Aires, mais à côté des voleurs d’ici, je suis encore un enfant de chœur.
-Vous parlez de Buenos Aires ?
-Vous avez aussi été là-bas ?
-Et comment ! Si je n’avais pas dû m’enfuir de là-bas, pensez-vous que je serais assis ici ?
-Je me suis dit, qu’est-ce que j’ai besoin de me tourner entre les Goyim et être assis dans des prisons étrangères. Je suis un Juif, il y a un Etat juif, pourquoi n’irais-je pas y gagner mon pain ?
-Ah, une âme juive n’est pas à sous-estimer !
-Je suis tout de même un Juif, n’ais-je pas un cœur juif ?
-Je me souhaite un cœur comme ça, mais des mains comme les vôtres je vous les souhaite…
-Qu’y puis-je si j’ai des mains en or ? Mais elles ne me nourrissent pas. Si je glisse la main dans une poche juive, on me fait un scandale comme si je dévalisais une banque. Et quand ça me réussit, qu’est-ce que j’en tire ? Quelques petites Livres juives, des Livres israéliennes ! Entre nous, je peux vous le dire, cette monnaie n’est quand même pas une monnaie !
-Allez, allez !
-J’y perds dans l’affaire.
-Mais de quoi parlez-vous ? Vous n’investissez rien et vous voulez avoir du bénéfice ?
-Lorsque je mets la main dans la poche du pantalon d’un Yéménite, elle est déchirée. Qu’est-ce que je peux en tirer ? Alors, je m’en suis pris aux touristes américains.
-Ah ça, c’est bien !
-Mais ils y mettent toujours le nez.
-Qui, les touristes ?
-Non, les policiers.
-Tout à fait mon histoire.
-Comment, vous êtes aussi un voleur ?
-Cessez de dire des bêtises, coupez-vous plutôt la langue. Moi, un voleur ! Mesurez vos paroles ! Vous ne savez pas avec qui vous avez l’honneur d’être assis ? Je suis un émissaire, je récolte des fonds à l’étranger.
-Alors, pourquoi m’avez-vous dit que vous êtes ici parce que vous n’avez pas payé vos impôts ?
-Si vous ne comprenez pas ce qu’on vous dit, ce n’est tout de même pas de ma faute. Lorsque je suis rentré d’un voyage à l’étranger, l’administration a absolument voulu que je paye des impôts sur les recettes que j’avais faites à l’étranger.
-Mais alors, ils ont raison.
-Qui raison ? Quoi raison ? Tout le monde dit qu’il a raison ! Pourquoi avais-je à payer ? Est-ce que j’avais fait des affaires à l’étranger? Non, j’ai seulement récolté de l’argent pour une cause philanthropique, pour un refuge pour veuves, infirmes et orphelins. Et lorsque je suis arrivé ici, ils ont eu le toupet de dire que j’étais un faux émissaire.
-Ah bon ?
-Oui, ils ont dit que j’avais récolté pour de fausses raisons, que le tampon était faux, que la firme était fausse, que les papiers étaient faux, que tous les documents étaient faux et que je n’avais pas le droit de récolter de l’argent. Qu’en Israël il n’y a pas de refuge pour veuves, infirmes et orphelins.
-Qu’avez-vous dit, alors ?
-Ce que j’ai dit ? Comment, il n’y en a pas ! Venez chez moi, vous verrez qu’il y en a ! Ma pauvre femme est infirme, ma fille est veuve, mon petit-fils est orphelin et tous les trois habitent chez moi. Est-ce que j’ai le droit de récolter de l’argent, oui ou non ?
-Quel naïf vous êtes ! Il fallait préciser que vous collectiez pour Une infirme, Une veuve et Un orphelin !
-Et si moi, je ne connais pas la grammaire ? On ne va tout de même pas enfermer un Juif pendant plusieurs semaines, parce qu’il s’est trompé sur un mot ! Ils n’ont vraiment aucune honte !
-Qu’est-il arrivé ensuite ?
-Ce qui est arrivé ? On m’a fait attendre deux mois avant de passer devant le juge. Et là, le juge m’a demandé ce que je préfère. Il m’a demandé à moi ce que je préfère! Ou deux semaines de prison, ou bien cinquante livres. Alors, je lui ai dit de me donner les cinquante livres.
-Ha ha.
-Ce qu’il voulait, en fait, c’est que ce soit moi qui lui donne cinquante livres.
-Evidemment.
-De fil en aiguille, il m’a demandé de m’asseoir et ça fait maintenant deux semaines que je suis assis!
-Moi, à votre place, j’aurais déjà payé et terminé cette affaire.
-Vous êtes un bon payeur, vous, mais moi je n’ai plus la force, je ne peux plus payer, ça m’arrive déjà jusque là, je ne peux pas payer tellement!
-Combien payez-vous alors ?
-Rien.
-Mais pourquoi criez-vous comme ça?
-Parce que ça aussi c’est de trop.
-Rien, c’est aussi de trop ? Mais alors, comment allons-nous construire notre pays ?
-Vous parlez bien, vous, mais est-ce que vous payez des impôts ?
-D’où est-ce que je prendrai l’argent moi ? Que voulez-vous ? Que j’aille le voler ?
-Ah, qu’il aille voler ! Moi, quand je n’ai pas d’argent, je ne paye pas! Mais si vous ne payez pas, ni un deuxième ni un troisième, avec quoi notre gouvernement bâtira-t-il notre pays ? Vous avez vu ce que notre gouvernement a construit ces dernières années ? Des nouvelles villes, des villages, et qui les a construit, vous, moi ?
-Qui alors ?
-Le gouvernement ! Vous avez vu les nouveaux parcs, les routes, les avenues ? Qui a construit tout ça ? Vous, moi ?
-Qui ?
-Le gouvernement !
-Dans chaque ville, il y a de nouvelles écoles et dans chaque école peut-être mille élèves, et qui les a construits, vous, moi ?
-Qui ?
-Le gouvernement !
-Le gouvernement ?
-Oui !
-Mais ils reçoivent tellement d’argent de l’étranger.
-Toujours les mêmes histoires, ils reçoivent ! Mais ils en dépensent beaucoup plus tout de même ! Un Juif comme vous ne peut-il pas prendre une plume et faire les comptes? Il faut savoir où l’argent part et pas comment il rentre.
-Prenez un papier et faites-moi le compte : je veux savoir si on ne me vole pas.
-Bon, disons qu’il est rentré dix millions de dollars d’Amérique. Je prends un million, qu’est-ce que vous avez pour un million ?
– Je ne sais pas, moi. Dix ans ?
– Il ne pense qu’aux affaires louches ! Je vous parle d’investir, de construire. Alors, que peut-on construire pour un million de dollars ?
– Disons un hôtel pour touristes.
– Bon, construisons un hôtel.
– Ensuite ?
– Maintenant, prenons Netanya, une belle ville Netanya, au bord de la mer. Pourquoi une belle ville comme ça n’aurait-elle pas son propre port, je ne dis pas un grand port, car il ne faut pas que ça crève les yeux du monde. Un petit port, un petit port familial. Combien pourrait coûter un tel port ?
– Je ne sais pas, il y a longtemps que je n’ai pas fait d’affaires dans les ports !
– Je ne vous demande pas de faire du commerce avec des ports. Un million de plus, un million de moins, combien ça coûte ?
-Eh bien, disons, euh…
– Dix millions ?
– Est-ce que je sais ? Bon, disons dix millions.
– Ce sera un beau port. Bon, on a maintenant un port aussi. Si on a un port, il faut acheter des bateaux.
– Evidemment.
– Une demi-douzaine de bateaux de commerce, ce sera assez ?
– Est-ce que je sais ? Ce que nous avons à exporter, nous pouvons le mettre dans la poche du pantalon et pour ce que nous avons à importer, nous n’aurons même pas assez de quinze bateaux.
– Je ne vais tout de même pas dépenser tout l’argent pour des bateaux !
– Donc, disons une demi-douzaine de bateaux pour un million et demi.
– Un million et demi ! Où pensez-vous trouver des bateaux aussi bon marché? Le moindre bateau coûte au moins cinq millions.
– Bon, alors je prendrai deux bateaux à cinq millions et lorsque j’aurai fait de bonnes affaires, j’achèterai encore des bateaux.
– Alors, ensuite… Oh, et puis, fichez moi la paix avec tous vos calculs ! J’ai faim, quand va-t-on enfin recevoir à manger ?
– Est-ce que vous avez déjà dit la prière du soir ? Quand vous l’aurez dites, vous recevrez à manger, on est ici dans une prison Juive tout de même !
– Allez, priez ! Qui ne vous laisse pas prier ? Priez, priez !
– Oui mais, demain c’est la Fête de l’Indépendance. Nous devons avoir un minian pour la prière.
– Où allez-vous trouver dix Juifs pour la prière ? Vous voulez attendre qu’on en arrête huit autres ?
-Oh mais il ne faut arrêter personne. Nous avons un minian Je vais vous faire le compte : Vous et moi, ça fait deux, moi et vous, ça fait quatre, vous sans moi, ça fait six, moi sans vous, ça fait huit, il ne manque que deux Juifs et nous sommes là tous les deux.
-Alors, idiots, priez alors et qu’ils nous apportent à manger, allez !
– Que voulez-vous manger, dites ?
– Eh bien, si pour la veille d’une fête ils pouvaient nous apporter deux bons canards rôtis….
– Oui, je vois que vous n’êtes pas habitué ! Lorsque vous étiez assis chez les Goyim à l’étranger, vous en receviez, des canards rôtis ?
– Mais là-bas, je n’étais pas dans mon propre pays !
– Ils sont tous comme ça ! A l’étranger, ils vivaient dans la misère et ici, ils veulent des canards rôtis !
-C’est priez que vous devez, par tous les diables !
– Prier ! Prier ! (Il prie)
-Où suis-je ici ?
– Priez ! Il faut prier trois fois par jour et le samedi on ne peut même pas fumer une cigarette. Ma parole, je suis entré ici comme voleur et je vais en sortir comme rabbin ! (Il prie)
– Priez le Bon Dieu pour moi aussi. Il est écrit dans le ciel, qu’il y a une liste de ceux qu’on peut voler, demandez à Dieu que tout cela passe par mes mains. (Il continue à prier)
-Non, chez qui devraient arriver tous ces vols ?
– Enfin, il termine ! La nourriture est là! Vous voyez, qu’il y a du bouillon avec des nouilles pour la veille d’un jour de fête.
– Mmm, ça sent si bon ! Qu’est-ce que vous êtes en train d’écouter ?
– J’écoute une nouille demander à l’autre où elle est.
– Si ça ne vous plait, vous n’avez qu’à aller manger ailleurs, allez, donnez-moi votre assiette.
– Non, elle est à moi. Pour vous il y a une lettre qui dit que vous irez manger à la maison.
– Comment, manger à la maison ? L’arrangement, c’est que je suis logé et nourri, ici ! Il n’y a pas à discuter.
– Lisez plutôt la lettre.
– Qu’est-ce qu’il est écrit ?
– Lisez.
– « A l’occasion de ce jour de fête Moshe Ben Avigdor, Président du tribunal, libère le détenu jusqu’à la tenue de son procès.
– Mon Dieu, je peux rentrer à la maison et vous ?
– Moi, je dois rester car je suis un voleur professionnel.
– Non, non, non, chez moi ça ne va pas comme ça. Si c’est fête, c’est fête pour tous les Juifs. On ne peur pas renvoyer l’un à la maison et laisser l’autre ici. Comment, moi je vais rentrer et vous allez rester tout seul ici ? On pourrait même vous voler.
– Cessez vos blagues.
– Mais, je ne blague pas, j’ai les mêmes droits que tous les ministres. C’est mon pays comme c’est leur pays ! Ils vont décider quand je serais assis et quand je pourrais rentrer, et moi, je cours ? Non, pas avec moi !
– Quand on vous dit d’aller, allez.
– Je n’irai pas !
– Mais c’est un jour de fête.
– Je n’irai pas, nous allons rester ensemble ici et fini !
– Maintenant, je vois que vous êtes un des nôtres. Maintenant, seulement, je vois ce que c’est que d’être assis dans une prison juive.
–Hiné ma tov uma nayim shever akhim gam yakhad… (« Il est même écrit qu’il est bon d’être assis ensemble ».)
– Qui a dit ça ?
-Yehuda Levy.
– Je n’ai jamais entendu parler de ce voleur.
– Non, je me trompe, ce n’est pas Yehuda Levy qui a dit ça, mais le Roi David, je m’embrouille. Il a dit : Hiné ma tov uma nayim shever akhim gam yakhad …
– Quelle en est la traduction ?
– La traduction, la voici ; Oy, qu’il est bon, qu’il est doux d’être assis ici, à Tel-Aviv, même en prison plutôt que d’être libre à l’étranger !
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