Où l’on assiste à une improbable conversation entre un homme d’affaire philosophe et pressé avec un chauffeur de taxi aussi malchanceux que patient. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite du texte.
– Et alors ?
– Alors quoi ? Il ne suffit pas que mon taxi soit en panne, il faut en plus qu’un passager m’échauffe les oreilles !
– Vous pensez qu’elle roulera ?
– Oui, elle roulera, mais pas si vite.
– Qu’elle roule doucement alors, mais qu’elle roule !
– Mais je vous l’ai dit, ce n’est pas aujourd’hui qu’on roulera avec cette voiture.
– Que voulez-vous dire ?
– Qu’elle est cassée.
– Cassée, cassée, ne vous en faites pas, ne le prenez pas à cœur, croyez-moi votre santé vaut plus que toute cette voiture.
– Vous avez tout à fait raison, mais qu’allons-nous faire maintenant, comment va-t-on se sortir d’ici ?
– Ecoutez-moi, suivez mon conseil : roulez. Allez, asseyez-vous et roulez. Combien de temps encore allez-vous regarder cette carcasse sans rien faire? J’ai un rendez-vous important et à 11 heures, je dois être à Safed. Suivez mon avis, asseyez-vous et roulez !
– Dites-moi, comment voulez-vous rouler avec une voiture cassée ?
– Non, je veux rouler avec une voiture en bon état, mais je n’ai pas le choix car à 11 heures je dois être à Safed, alors je roulerai avec une voiture cassée. N’ayez pas peur, je ne ferais pas de rapport !
– Vous ne comprenez pas ce qu’on vous dit, la voiture est cassée ! Je peux au plus encore rouler 50, 100 mètres ce sera beaucoup.
– 100 mètres, mais alors tout va bien, on peut y aller.
– Mais de quoi parlez-vous, qu’allons-nous faire après ?
– Après ! Quel Juif pense à ce qu’il fera plus tard ? Plus tard, vous pouvez gagner à la loterie et acheter une nouvelle voiture. Plus tard, il pourrait y avoir un tremblement de terre et nous serions tous les deux être engloutis avec la voiture. Quel Juif pense à son futur ?
– Bon Dieu, arrêtez de me casser les pieds avec votre philosophie à la noix ! Il m’arrive une catastrophe et l’autre qui n’arrête pas de m’empoisonner!
– Une catastrophe ? Expliquez-moi ce qui s’est passé.
– Eh bien, écoutez-moi bien : le radiateur coule, le carburateur est bouché, le cylindre ne fonctionne pas et le moteur ne s’allume pas.
– Dieu soit loué, au moins nous n’avons pas de panne. Heureusement, car je pensais déjà que c’était quelque chose de sérieux. Ecoutez-moi bien, je dois être à Safed à 11 heures, alors asseyez-vous et roulez !
– Vous ne comprenez vraiment pas ce qu’on vous dit ? Je vous parle en yiddish tout de même ! Le cylindre ne fonctionne pas.
– Mais, dites-moi où est-il écrit qu’on doit conduire avec un cylindre ? [le même mot désigne aussi un haut-de-forme en yiddish. NDT] Je ne comprends pas bien, nous allons à un mariage? Oh mon Dieu, et moi qui dois être à Safed à 11 heures. Quelle heure est-il sur votre montre ?
– Bon, voilà, ma montre ne fonctionne pas non plus, elle a probablement reçu un coup. Je le savais qu’aujourd’hui serait une sale journée. Déjà ce matin en me levant, mon nez s’est mis à chatouiller. C’est toujours un mauvais présage, que Dieu nous préserve.
– Est-ce que c’est de ma faute ? Qui vous a demandé de sortir quand vous avez le nez qui vous chatouille ? Et en plus, si vous savez d’avance que c’est un mauvais présage, comment osez-vous transporter des passagers ? Il ne suffit pas que je doive souffrir de votre voiture, je dois aussi souffrir de votre nez ! Il y avait au moins vingt personnes sur la route qui m’ont demandé de les emmener, vingt personnes !
– Et c’est justement moi que vous avez choisi !
– Mais, qu’aurais-je pu faire, vous m’avez bloqué la route, vous m’avez imploré, vous m’avez supplié, qu’aurais-je pu faire ?
– Vous auriez dû m’envoyer au diable !
– Mais, regardez-moi les gens qu’on rencontre sur cette terre ! Il m’implore pour que je le prenne en voiture, que je l’emmène à Safed et j’aurais dû l’envoyer au diable ! Mais pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce que vous aviez le nez qui chatouille, et dans ce cas-là on n’entraîne pas les autres dans le malheur. Je dois absolument être à Safed à 11 heures, vous m’entendez ? Sinon, je vais perdre 5.000 livres. Vous savez ce que c’est 5.000 livres ? Pourquoi est-ce que je devrais perdre 5.000 livres à cause de vous ? Est-ce que je vous ai fait du tort ? Je ne vous connais même pas et vous ne me connaissez pas non plus. Oy, à 11 heures… quelle heure est-il sur votre montre ? Quelle heure ?
– Huit heures et demie.
– Mais vous avez dit que votre montre était arrêtée, qu’elle a reçu un coup.
– C’est pour ça qu’il est huit heures et demie, sinon il serait déjà dix heures et demie.
– Qu’est-ce qu’on va devenir, alors ?
– C’est à moi que vous le demandez ? J’ai moi-même besoin d’aide. Qui aurait pu penser que la voiture tomberait en panne au milieu de la route ?
– Comment, qui aurait pu penser ? A moi vous dites : qui aurait pu penser ? Vous vous trimbalez avec une vieille guimbarde et vous embarquez des gens ?
– Ah, et ça, pour vous c’est une vieille guimbarde ?
– Oui !
– Vous pensez certainement que dans une voiture, l’important c’est la couleur et le vernis ? Ce qui compte dans une voiture c’est le moteur. Quand le moteur marche, alors tout marche.
– Et comment marche votre moteur ?
– Mon moteur, eh bien, pas du tout !
– Et que comptez-vous faire ?
– Avec le moteur ?
– Mais non, avec moi. Votre moteur ! Qu’est-ce que j’en ai à faire avec votre moteur ? Je suis votre client, oui, je suis votre passager.
– Oui.
– Regardez, il m’a fait tout un plaisir en me prenant !
– Bien sûr que je vous ai fait un plaisir. Et maintenant faites-moi un plaisir, fichez-moi la paix!
– Mais quel toupet ! Vous m’avez embarqué, alors vous êtes responsable. N’importe quel avocat, vous le dira, vous êtes responsable ! Déjà 11 heures, mon Dieu ! Quelle heure est-il sur votre montre ?
– Mais qu’est- ce qu’il en a à ma montre maintenant ?
– Vous êtes un homme sans cœur, totalement dénué de sentiments ! Vous voulez m’abandonner ici, au milieu de la route sans voiture et sans montre.
– Mais, de quelle montre, chmontre… Tenez, voici ma montre et fichez-moi la paix, prenez ma montre.
– Sans cœur, absolument sans cœur ! Une montre ça ? Il appelle ça une montre ! Bon, mais comment toute cette histoire va-t’aille finir ? Je dois être à Safed à 11 heures, sinon je vais perdre 6.000 livres !
– Vous venez de dire 5.000 livres.
– Ah bon, vous allez déjà me prendre 1.000 livres ? Mon Dieu, comment ai-je pu si mal tomber ? Quel malheur ! Que va-t-il m’arriver ?
– Je n’en ai aucune idée !
– Vous pensez qu’on arrivera à Safed ?
– Mais qu’est-ce qu’il veut de ma vie !
– Pourquoi, faut-il, parce que vous avez une voiture en panne, que je perde 7.000 livres ?
– Voilà, de 5.000 livres il est déjà passé à 7.000 livres. C’est chez moi que vous voulez devenir millionnaire ?
– Faites-moi un plaisir, ne vous énervez pas. Vous devriez vous assurer contre l’incendie, si à chaque mot, vous vous allumez comme ça ! Si jamais vous aviez un accident et que nous soyons cassés tous deux ? Qu’est- ce que vous regardez ?
– Ce que je regarde ? Je regarde s’il n’y a pas un autobus qui passe, il pourrait vous emmener.
– Et vous pensez que je vais prendre l’autobus ? Vous pensez que j’ai gagné mes tripes à une loterie ? Vous pensez que j’irai dans un véhicule conduit par un inconnu ?
– Et moi, vous me connaissiez ?
– C’est pour ça que je suis si salement tombé ! Bon, qu’est- ce qu’on va faire maintenant ? Vous savez, je commence à avoir faim. Si ça continue comme ça, je vais mourir de faim.
– Dites-moi, est-ce qu’on a signé un contrat disant que je vous entretiendrais avec le trajet et la nourriture ?
– Non, je veux qu’on parte, mais si vous ne voulez pas conduire, alors, donnez-moi à manger. Je n’ai encore rien eu en bouche aujourd’hui.
– Ma femme m’a préparé un sandwich avec du saucisson. Tenez, mangez.
– Un sandwich avec du saucisson ! Oh mon Dieu, je vois déjà le genre de femme que vous avez.
– Qu’est-ce qu’il y a, ma femme ne vous plaît pas non plus ?
– Regardez vous-même, dans un sandwich au saucisson, elle ne met même pas de cornichons.
– Rien ne vous plaît, hein ? La voiture ne vous plaît pas, la montre ne vous plaît pas, ma femme ne vous plaît pas, le sandwich ne vous plaît pas. Si rien ne vous plaît, allez au diable.
– Moi, je ne vais pas, moi je roule.
– Alors, roulez au diable !
– Mais avec quoi je pourrais rouler ?
– Avec rien, la voiture ne roulera pas !
– Si votre voiture voulait encore rouler sur un kilomètre, un petit kilomètre, je pourrais prendre le train.
– Un kilomètre ? Bon, je vais vous porter pendant un kilomètre, rien que pour me débarrasser de vous. Allez, grimpez sur mon dos.
– Le bagage, n’oubliez pas de prendre le bagage.
– Allez, grimpez.
– Vous savez ce que je vais vous dire ?
– Non, qu’allez- vous encore me dire ?
– Que, mon bon Monsieur, vous auriez dû aller chez un garnisseur.
– Ah oui et pourquoi ?
– Pour qu’il vous capitonne les épaules car elles sont trop dures et je ne suis pas confortablement assis comme ça !
-Et comme ça, dites-moi, Monsieur le passager, vous êtes à l’aise ?
-Je le souhaite à votre femme et à votre voiture et à …
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