Dzigan et Schumacher : « Le veuf »

Où l’on s’aperçoit, hélas, que les hommes, même s’ils parlent yiddish , sont bien tous les mêmes. Et comme toujours, le podcast se trouve à droite de l’article.

-Allo, Monsieur Mandelbaum, qu’avez-vous commandé, une tombe en granit ou en pierre bleue ? Ah, si c’est comme ça, il faudra que vous parliez au patron lui-même. Non, il n’est pas au magasin, il est au cimetière. Oui, il sera ici cet après-midi, je lui ferai la commission, merci,  chalom, chalom…. Que cherchez-vous, Monsieur ?

-Bonjour.

-Bonne année.

-Je suis venu…

-Calmez-vous.

-Ma femme…si soudain.

-Pauvre !

-Un tel malheur !

-Une pitié.

-Je ne tiendrai pas le coup.

-Que peut-on y faire, probablement que c’était écrit ainsi.

-Je vais me prendre la vie !

-Voulez-vous un verre d’eau, une pilule ?

-Je n’ai déjà plus besoin d’eau, je n’ai plus besoin de pilules. Je n’ai plus besoin de rien !

-Une personne ne peut pas parler ainsi.

-Je ne suis plus une personne, je suis fini.

-Quand est-ce arrivé, Monsieur…Quel est votre nom ?

-Freilich (joyeux), Mendel Freilich.

-Quand donc est-ce arrivé, Monsieur Freilich ?

-Il y a six mois.

-Asseyez-vous, Monsieur Freilich.

-Non, je ne suis pas venu m’asseoir. Je suis venu commander, une tombe, pour ma femme. Ecrivez, qu’elle soit la plus belle, ornée de lettres d’or. Vous avez écrit ?

-Oui.

-Que la pierre soit bleu blanc.

-Comment ?

-Ma femme aimait tellement les bijoux. Rien ne sera trop cher pour elle. Comment ai-je fait pour survivre à ça ! Que j’ai pu survivre à ça !

-Mais de quoi parlez-vous ?

-Est-ce que je sais de quoi je parle ? Est-ce que je sais ce que je dis ? Tout ce que je sais, c’est qu’elle était comme la prunelle de mes yeux. Je veux donc vous commander une tombe, pour ma femme. Ecrivez, qu’elle crève les yeux, que toutes ses amies étouffent en la voyant, et que moi aussi j’en aie un peu de plaisir.

-Monsieur Freilich.

-Oui.

-Vous serez satisfait. Rien qu’en regardant la tombe, vous serez comblé.

-C’est ce que je veux car elle avait l’habitude de vivre dans le luxe. Elle a laissé une penderie pleine de fourrures, un manteau plus beau que l’autre. Je ne lui ai jamais rien refusé.

-Vous avez dû beaucoup l’aimer.

-Si je l’ai beaucoup…beaucoup c’est peu dire. Elle était une telle beauté, une impératrice. Ses yeux, non pas des yeux, mais des phares de voiture. Je ne tiendrai plus, je vais me prendre la vie !

-Vous voulez vous prendre la vie ? Si c’est comme ça, peut-être serait-il intéressant de commander une double sépulture?

-Comment ?

-Une double tombe.

-Pour quoi ?

-Pour votre femme et pour vous. Une tombe en association.

-Vous n’avez pas de meilleure association que ça ?

-Sur votre pierre, on n’écrira que la date de naissance et le reste, on le gardera pour plus tard. Vous voyez ?

-Si je vois ! Je vois, vous pouvez déjà écrire la date de cette année.

-Que pensez-vous ?

-Je ne tiendrai pas plus d’une semaine, un mois au plus, un an au maximum. Je suis si malheureux, je vais me jeter du toit, je vais me précipiter sous une auto. Je suis si malheureux.

-Monsieur Freilich, s’il vous plait, lâchez-moi la main !

-Des mains de velours, des cheveux de soie, tout à fait les cheveux de ma femme !

-Mais, Monsieur, que faites-vous ? Vous êtes en train de me caresser les cheveux.

-Est-ce que je sais encore ce que je fais ? Est-ce que je sais encore qui je suis ? Je ne sais même pas comment vous vous appelez.

-Esther.

-Esther.

-Oui.

-Vous êtes aussi une beauté. Une impératrice !

-Vous l’avez déjà dit plus tôt.

-Vous voyez tout de même que je ne mens pas. Montrez-moi vos yeux. Ce sont tout à fait les yeux de ma femme, un œil plus grand que j’autre.

-Est-ce que vous êtes venu blaguer ici?

-Qui a la tête à blaguer ? Je veux vous demander Esther, comment une belle et jeune femme  comme vous, se trouve à travailler chez un entrepreneur de pompes funèbres ? Vous n’auriez pas pu trouver un emploi plus joyeux ?

-Je ne travaille pas, je paye ma dette!

-Je ne comprends pas.

-Lorsque mon mari est décédé, je suis venue commander une tombe et comme la tombe était trop chère pour moi, le patron m’a proposé de travailler ici en payement de ma dette.

-Et vous ne l’avez toujours pas remboursée ?

-La première tombe a déjà été amortie depuis longtemps, mais je me suis mariée une seconde fois.

-Donc vous êtes en train de rembourser la deuxième tombe ?

-La deuxième, mais non, la quatrième !

-La quatrième tombe, à votre âge ?

-Mais qu’y puis-je s’ils me claquent entre les mains ?

-Les tombes ?

-Non, les hommes ! Je suis devenue la meilleure cliente ici, je possède déjà toute une allée, ma propre allée de tombes.

-Une allée de tombes ?

-Oui !

-Vous savez, ma petite Esther qu’avec moi vous ne seriez pas de taille !

-Vous en êtes si certain ?

-Vous voyez tout de même.

-Quoi ?

-Que c’est moi qui suis venu commander une tombe et non pas ma femme.

-Regardez-moi cette preuve, vous avez seulement eu un peu de chance 

-Je vais vous dire, Esther, vous êtes une vieille veuve et moi, je suis, puisse le mauvais œil être écarté,  un jeune veuf. Si vous êtes d’accord que nous deux, vous et moi, moi et vous…

-Attendez, attendez ! Vous voulez vous marier avec moi ?

-Ma petite Esther !

-Vous venez de dire que vous alliez vous prendre la vie.

-Ma petite Esther !

-Que vous alliez vous jeter sous une voiture.

-Ma petite Esther !

-Qu’elle a vécu dans le luxe.

-Je vais vous montrer l’armoire où sont pendues les fourrures. J’ai trimé comme un âne pour elle, c’est elle qui m’a emmené dans la tombe !

-Comment, elle ?

-Mais vous voyez. Vous riez, Esther ? Vous êtes délicieuse, tout à fait ma femme. Le même sourire.

-Voyez-vous ça !

-La même expression, les mêmes moustaches. Esther, vous avez aussi des enfants ?

-Oui, des jumeaux.

-Alors, on fera un mariage discret.

-Pourquoi discret ?

-Pour ne pas réveiller les enfants. Ma petite Esther…

-Oui.

-Vous avez dit vous-même que vous avez pitié de moi, regardez, je suis un homme brisé, brisé en petits morceaux. Dites-moi un mot et je me remets ensemble. Esther, mais pourquoi pleures-tu ?

-Parce que je vois que je vais avoir une nouvelle tombe à rembourser !

 

Traduction : Arthur Langerman

 

]]>