Où l’on vérifie que, même en Israël, il n’a jamais été facile d’être un SDF. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite du texte.
– Allez, allez ! Descendez de là, descendez de ce banc.
– Descendez vous-même de ce banc !
– Dites-moi, vous êtes venu ici pour vous asseoir ?
– Non, je suis venu ici pour dormir. Faites-moi plaisir et descendez de ce banc, car je veux préparer ma couche.
– J’ai exactement le même droit que vous de me coucher sur ce banc.
– Sur ce banc, vous avez le même droit que moi ?
– Oui, oui !
– Regardez-moi bien dans les yeux : sur ce banc ?
– Oui.
– Ah bon !
– Oui.
– Dans la plus belle rue de Tel-Aviv ?
– Oui, oui !
– Sur l’avenue Rothschild ?
– Oui !
-Vous avez le droit de dormir comme moi ?
– Oui.
– Ah bon !
– Oui !
– Dites-moi, depuis combien de temps êtes-vous dans le pays ?
– Moi ?
– Oui, vous.
– Depuis trois mois.
– Alors, vous me ferez le plaisir d’aller coucher sur un banc dans la banlieue. Quel toupet ils ont ces nouveaux olim, les nouveaux immigrés. Il faut tout leur donner, les plus beaux bancs, les plus belles rues, sinon ils ne sont pas contents !
– Dites-moi, vous qui faites le fanfaron, depuis quand êtes-vous au pays ?
– Moi je suis ici d’avant la guerre.
– Laquelle, la première ou la seconde ?
– Non, la troisième !
– Mais la troisième n’a pas encore eu lieu.
– Ne vous en faites pas, elle aura lieu.
– Entre qui et qui ?
– Entre vous et moi si vous ne descendez pas immédiatement de ce banc.
– Quel culot, ça fait la troisième nuit que je dors sur ce banc et il veut me l’enlever.
– Depuis combien de nuits dormez-vous ici ?
– Trois nuits.
– Trois nuits ?
– Oui, trois nuits.
– Tu vois, on ne peut pas quitter son logis pendant plus d’une minute !
– Et il veut me chasser !
– Ca fait à peine trois nuits que je suis parti, et déjà un autre s’est installé dans mon lit avec ses pieds!
– Pourquoi êtes-vous assis ?
– Assis !
– Pourquoi êtes-vous debout ?
– Debout !
– Où allez-vous,
– Où je vais ?
– Il vient me donner des ordres, à peine arrivé depuis trois semaines !
– Bon, venez, asseyez-vous. Vous voyez tout de même avec qui vous avez à faire ! Cette nuit on va bien devoir dormir ensemble. Mais sachez bien que je suis le patron de ce banc. Vous coucherez à mes pieds.
– A vos pieds ?
– Allez, sortez votre édredon et faites votre lit.
– Ce n’est pas possible, mon édredon se trouve encore au port.
– Ah ! En plus vous êtes venu sans édredon ! Maintenant je vais devoir vous offrir des édredons aussi ! Allez, commencez déjà par sortir la couverture.
– Mais où se trouve-t-elle?
– Dans mon portefeuille.
– Une couverture, dans votre portefeuille ?
– Regardez, vous verrez.
– Mais il n’y a que des journaux.
– Vous croyez que j’ai un matelas pour vous aussi ? Ca fait trois semaines que je dors sur des journaux et lui il veut un couvre-lit.
– Mais pour qui se prend-il celui-là ?
– Allez, prenez ces journaux et faites votre lit. Qu’est-ce que vous êtes en train de regarder ?
– C’est qui la femme en photo sur la première page ?
– Ah ça, on voit que vous venez d’arriver. C’est la reine de beauté, celle qui a remporté le prix de Miss Israël.
– Ah, si c’est comme ça, mettez-la-moi sous la tête.
– Rendez-la-moi immédiatement. Bon, je vois déjà que cette nuit nous allons être obligés de dormir assis … Voulez-vous arrêter ! Cessez de me pousser comme ça.
– Allons, laissez-moi étendre mes jambes.
– Vous n’avez pas trouvé d’autre endroit que sur mon banc ? Etendez-vous ailleurs. Vous avez une cigarette ?
– Une cigarette, tenez.
– Ahah ! Mais on n’est pas si mal avec vous, je vois que vous fumez des cigarettes américaines. Dites-moi, comment faites-vous pour trouver des cigarettes aussi chères ?
– Moi je les trouve ? Non, c’est vous qui les trouvez, moi je les achète !
– Comment voulez-vous que je puisse les acheter, avec les trois jours que je travaille sur la chaussée ?
– Vous ne travaillez que trois jours par semaine ?
– Oui, trois jours.
– Et c’est de ça que vous vivez ?
– C’est ca qui est ma chance, car si je devais travailler six jours, je serais déjà mort d’épuisement.
– Je vois que vous n’aimez pas tellement travailler, vous.
– Je vais vous dire que tant que le gouvernement donnera de l’aide aux nouveaux immigrants, je ferais en sorte que ce soit les autres qui travaillent.
– Donc, vous faites partie des preneurs !
– Et vous faites partie des donneurs, peut-être ?
– Bien sûr, il faut que chacun travaille ! On dit bien que le travail rend la vie douce.
– Que puis-je faire, je ne suis pas gourmand !
– Ha ?
– Je n’aime pas les douceurs.
– Bien sur, si vous attendez qu’on vous donne, vous n’êtes pas gourmand !
– Et vous, vous travaillez ?
– Bien sûr, je vais chaque jour chercher du travail. Aujourd’hui même, je suis allé à l’Office du travail et j’ai parlé au directeur.
– Mais, pour parler au directeur, il faut connaître l’hébreu.
– Eh bien, je lui ai parlé en hébreu.
– Vous lui avez parlé en hébreu ?
– Mais oui, tout le temps !
– Je peux m’imaginer comme vous avez dû souffrir.
– Moi j’ai dû souffrir ? Mais, non, c’est lui qui a souffert !
– Ah, je comprends.
– Dites, je dois vous demander une chose : comment vous vous débrouillez avec le principal ?
– Alors, vous ne connaissez pas ma famille !
– Je ne comprends pas.
– Comment, vous ne comprenez pas ?
– Je vous ai demandé comment vous vous débrouillez avec le principal ?
– Et à ça je vous ai répondu : alors vous ne connaissez pas ma famille. ELM !
– ELM ?
– Oui, ELM.
– C’est qui cet ELM ?
– ELM n’est pas un « qui », mais un « quoi ». C’est ma nouvelle invention, mon brevet. ELM sont les initiales de trois mots : E économiser, L les, M mots. Economiser les mots, ELM.
– Je ne comprends pas ce que vous dites.
– Alors, je vais vous expliquer. Je suis arrivé à la conclusion que le plus grand malheur chez nous, les Juifs, ce sont les discussions. A toutes les réunions, les conférences, les débats, les mariages, circoncisions, que fait-on, on parle !
On répand des milliers de mots, des millions de mots, et cela inutilement. Vous pouvez vous imaginer que si tous les Juifs se mettaient à employer mon système ELM, quelles économies ils feraient.
– Bon, mais dites-moi ce que notre gouvernement pourrait faire en économisant des mots.
– Il pourrait gagner des devises étrangères.
– Des devises étrangères, avec des mots ?
– Oui, avec des mots.
– Comment faites-vous le compte ?
– Tout simplement : un mot vaut un sou.
– Ah, maintenant je comprends votre calcul. Si chaque orateur se mettait à économiser des mots, il gagnerait du temps. Le temps, c’est de l’argent, et avec de l’argent on peut construire des fabriques. Vous comprenez le calcul maintenant ?
– C’est un bien beau calcul !
– Je répète. Un sou c’est un mot, un mot c’est du temps, du temps c’est de l’argent, de l’argent c’est des fabriques, des fabriques c’est de l’exportation, et l’exportation c’est des devises étrangères.
– Donc, un mot vaudrait, disons, un mètre de marchandise ?
– Non, c’est un peu beaucoup, un mot pourrait valoir, euh…
– Un kilo de sucre ? Ce qui voudrait dire que le discours d’un politicien de droite vaudrait un paquet de sucre ?
– Oui et le discours d’un politicien de gauche vaudrait une caisse de figues.
– Et le discours d’un rabbin vaudrait une jarre d’huile.
– Donc, vous avez déjà de l’huile, des figues et du sucre.
– Et tout ça on va pouvoir l’exporter à l’étranger ?
– Vous voulez exporter des discours peut-être? Et quand on exportera tout ça, nous serons couverts d’or et notre pays sera le plus prospère au monde.
– Oh, mon Dieu, nous serons couverts d’or et on sera tellement heureux que peut-être on n’aura plus de taxes à payer !
– Mais quel toupet ! Déjà il ne veut plus payer d’impôts ! On payera bien les impôts, mais on ne pourra pas en parler car il y aura ELM.
– Quoi, quand on en parle, on ne paye pas ?
– C’est pour ça que nous avons besoin de ELM.
– Vous savez quoi, votre ELM commence à me plaire. Mais dites-moi, comment fera-t-on en pratique ?
– Bon, recommençons. Vous vous souvenez que je vous ai demandé comment vous vous débrouillez avec le principal ?
– A ça, je vous ai répondu : alors, vous ne connaissez pas ma famille.
– Ca ne concorde tout de même pas.
– Concorder ! Ca n’a pas besoin de concorder, le principal c’est d’économiser des mots.
– Encore une fois, vous m’avez demandé…
– Comment vous vous débrouillez avec le principal ?
– A ça, un Juif qui aime parler et qui ne connaît pas ELM, vous répondrait : de quoi voulez-vous parler, d’un appartement ?
– Oui.
– Un logement.
– C’est ça. Vous m’enlevez les mots de la bouche.
– A ça, j’aurais répondu, qu’un appartement, on m’en a promis un.
– Qui, le gouvernement ?
– Non, un courtier indépendant.
– Tout va bien, alors.
– Comment, tout va bien ? Mais, pour ça on a tout de même besoin d’argent. Et comme je n’en ai pas, je loge pour le moment chez ma famille.
– A ça je vous aurai répondu, pourquoi, si vous logez chez votre famille avez-vous besoin de dormir sur un banc ?
– Et là je vous aurai dit : c’est que vous ne connaissez pas ma famille. ELM !
– C’est ça, ELM ?
– Vous comprenez maintenant ?
– Bien sur.
– Lorsque vous me posez une question, je dois déjà penser à ce que je vais vous répondre dans une demi-heure. Tous les mots du milieu sont des mots inutiles !
– Cet ELM me plaît beaucoup ! Allez, posez-moi une question, je veux voir comment moi aussi je peux employer ELM.
– Est-ce que vous avez le journal d’aujourd’hui ?
– Oui ! Non, non !
– Vous n’avez pas encore compris ELM. Si vous me répondez par oui ou par non, vous n’avez pas économisé de mots. Qu’avez-vous accompli ici pour votre patrie ? Où avez-vous l’exportation, où avez-vous les devises ?
– Attendez, ELM ne m’est pas encore bien entré dans la tête. Posez-moi encore une question.
– Est-ce que vous avez le journal d’aujourd’hui ?
– Pas avec moi, mais avec ma belle-sœur.
– Je ne vous comprends pas.
– Je l’ai, j’ai compris ELM, je l’ai !
– Qu’est ce que vous avez ? Il faut tout de même répondre avec logique, comment êtes-vous arrivé à cette explication ?
– Je vais vous expliquer. Vous m’avez demandé, « est-ce que vous avez le journal d’aujourd’hui ? » A ça je vous aurais répondu, j’ai le journal, mais il n’y a rien d’intéressant à lire dedans.
– Ah bon.
– Vous m’auriez demandé, que pensez-vous, il y aura la guerre ?
– Oui.
– Je vous aurai répondu, oui, mais on ne sait pas encore quand.
– Disons. Alors, je vous aurais demandé à votre avis, s’il y avait la guerre, qui gagnerait ?
– Comment qui ? Mais la démocratie !
– Que voulez-vous dire, la démocratie ?
– La véritable démocratie.
– Mais que veut dire chez vous la véritable démocratie ?
– La véritable démocratie est celle où l’homme n’est pas exploité par l’homme et que la relation d’homme à homme est humaine.
– Par exemple ?
– Par exemple, je travaille dans une fabrique.
– Oui.
– Donc, je fais ce que j’ai à faire et le directeur fait ce qu’il a à faire.
– Oui.
– Mais quand le travail est terminé, nous sommes à nouveau égaux.
– La démocratie !
– Oui, mais si au contraire, le directeur m’invite après le travail à aller au restaurant.
– Pour un dîner.
– Bien sûr.
– Et c’est lui qui paye.
– Bien évidemment, il gagne tout de même plus. La démocratie !
– Oui, la démocratie.
– Et après il m’invite au cinéma, après le cinéma il se fait tard. Il me dit : « où vas-tu dormir si tard ? Viens dormir chez moi » Et il me prend dans sa voiture et m’emmène chez lui. Là, il m’entraîne dans sa chambre à coucher où il me prépare le lit et comme un véritable démocrate, il passe toute la nuit avec moi.
– Et tout ça, c’est passé avec vous?
– Pas avec moi, avec ma belle-sœur !
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