Dzigan et Schumacher : Yankel le boucher

De l’utilité d’avoir d’un miroir pour vendre de la viande et de l’inutilité de voyager avec Ben Gourion pour éviter les douaniers. Et, comme toujours, la version audio en yiddish se trouve en haut à droite  du texte.

Ecoutez, Juifs, lorsque Dieu veut punir quelqu’un, Il sait très bien qui et comment. ! Moi, cette année, Il m’a puni avec un voyage de plaisance à l’étranger. Ecoute, mon Dieu, je n’ai aucun reproche à Te faire. Je l’ai bien mérité ! Tu as eu tout à fait raison ! Si seulement moi et ma marchandise étions aussi cacher!

Je suis boucher, Yankel le boucher. Oui, je sais, tous ceux à qui je dis que je suis boucher ne veulent pas me croire. Il y en a beaucoup qui pensent que je suis professeur, beaucoup pensent que je suis un docteur.  Vous voyez, je ne suis pas très intelligent, je le dis moi-même ! C’est bien, je le sais!

Et ce n’est pas ma faute si j’ai l’air intelligent. Je remercie Dieu, de seulement avoir l’air. Comment pourrais-je être intelligent ? Toute la journée, je n’ai affaire qu’à des bêtes ! Quand pourrais-je trouver le temps de lire un livre, sauf lorsque je dors. ? Et pourquoi devrais-je lire des livres si ma femme les lit pour moi ?  Il n’y a pas au monde un livre qui ne lui soit passé entre les mains !

Toutes les femmes reprochent à leur mari de lire pendant qu’ils mangent. Chez moi, c’est tout le contraire, c’est elle qui lit en mangeant. Et quand je lui demande : « Comment peux-tu lire et manger en même temps ? »  elle me répond qu’elle lit avec un œil et mange avec l’autre.

Pas une fois, elle ne se trompe et met sa cuiller dans l’oreille. C’est une artiste. Elle n’arrête pas de lire pendant la journée et la nuit elle sème ses idées. Ma nouvelle boutique sur la rue Dizengoff à Tel-Aviv est aussi une de ses idées. J’ai la boutique la plus moderne de tout le pays. Ce n’est même plus une boutique, c’est un musée !

Helena Rubinstein, elle-même, peut venir apprendre chez ma femme comment décorer une boucherie. Les femmes qui viennent acheter leur viande chez moi sont toutes stupéfaites, elles ne savent pas ce qu’elles doivent regarder d’abord. Tout le mur devant le buffet est recouvert d’un immense miroir, et quand les femmes ont un miroir devant elles, elles oublient de regarder la balance, elles ne regardent plus ce qu’on leur sert ou la monnaie qu’on leur rend. La seule chose qu’elles font c’est se regarder dans le miroir. Je gagne plus d’argent avec ce miroir qu’avec ma viande !

Mais ce n’est encore rien. Le service que mes clientes reçoivent chez moi est unique. La femme la plus laide peut entrer, je lui fais un baisemain, ma femme l’accueille comme une princesse. Après ça, je mets des gants blancs et je lui coupe un beau morceau bien gras de gigot, plus beau que Miss Israël elle-même ! Vous comprenez qu’après un tel traitement, elle n’a même plus besoin de manger la viande. Elle est aux nues quand elle sort de chez moi.

Tout ça c’est grâce à ma femme. Elle est si mince et menue, elle pèse à peine 45 kilos, os compris. Mais elle a une telle énergie ! Elle réussit tout ce qu’elle entreprend. Et toute seule, je ne l’ai pas du tout aidée. C’est elle qui m’a sorti de l’abattoir, c’est elle qui m’a mené à la noce, elle encore qui m’a donné deux enfants, et ça toute seule car je ne l’ai pas du tout aidée, même pas avec un  doigt ! Tout c’est elle !

Il ne me serait jamais venu à l’idée de recevoir une rente des Allemands. D’abord, je n’en voulais pas, ensuite ça me gênait. Elle m’a dit : « Yankel,  si des Juifs qui ont souffert pendant la guerre ne veulent pas accepter de réparations, c’est leur affaire.  Mais toi, Yankel, tu n’as pas à te gêner car tu étais en Russie à cette époque, alors, tu peux tout accepter ! ». Et j’ai accepté ! C’est avec cet argent que j’ai ouvert ma boutique.

Elle a la tête bien posée sur les épaules, ma femme. Tout ça grâce aux livres et aux idées qu’elle sème, surtout pendant la nuit. Une fois, elle me réveille pendant que je dors en me disant qu’elle a une nouvelle idée. Son idée est que si les affaires venaient à diminuer dans la boutique, il faudrait penser à donner crédit.

Du crédit, ai-je dit, ça jamais ! Du crédit dans notre pays ! Chez nous, le crédit est tombé tellement bas que quand on donne une gifle à quelqu’un, il ne la rend même pas. Moi, je vais donner du crédit ? Un jour, j’ai donné plusieurs kilos de viande à crédit à une dame. Eh bien, elle m’a fait courir dix fois avant de la trouver chez elle.

Et lorsque enfin j’y suis parvenu, je lui ai dit : « Madame, combien de fois allez-vous me faire grimper trois étages à pied pour les quelques livres que vous me devez ? » A quoi elle m’a répondu : « Monsieur Yankel, ne vous énervez pas, ayez un peu de patience,  je cherche maintenant un nouvel appartement au rez-de-chaussée ».

De toutes les idées que ma femme a eues, la plus géniale a été de faire un voyage de plaisance à l’étranger. Il ne manquait que ça à mon bonheur. Je m’en arracherais les cheveux de la tête ! A l’étranger ! Quelle idée ont donc les gens de courir à l’étranger ! Quand nous envoyons nos représentants avec femmes et enfants,  ils font un peu d’argent et restent à l’étranger.

Quand nous envoyons nos gens étudier quelque chose à nos frais, ils apprennent et restent là-bas. A l’étranger. Quand nos riches envoient leurs enfants étudier à l’étranger,  ils restent là ! Lorsque les riches touristes viennent ici, ils se fiancent,  prennent nos plus belles filles et les gardent à l’étranger. Si ça continue ainsi, notre pays aussi deviendra étranger !

Pourquoi ne fait-on pas le contraire, pourquoi les autres pays qui envoient leurs gens ici,  ne restent-ils pas chez nous à l’étranger ? Et quand déjà il y en a un sur mille qui veut rester ici, qui c’est ? Un Juif de Londres qu’on veut mettre à l’ombre et qui doit s’enfuir, alors il vient chez nous. On a tout de même un échange culturel avec l’Angleterre. On leur envoie des touristes et ils nous renvoient des affairistes !

J’ai été en Angleterre, je les ai vus, les Anglais, froids comme des anguilles et leur femmes, les Anglaises, maigres et desséchées, sans la moindre chaleur juive, laissez-moi aller, beurk, sans poivre ni sel, avec seulement la peau sur les os. Il n’y a rien à mettre dans son assiette !

Quand je parle avec des gens, ils me disent que Londres est une si belle ville et que les femmes y sont magnifiques. Eh bien, je n’y ai pas vu une seule belle femme. Comment aurais-je pu les voir si tout le temps on est dans le brouillard ? Même pendant la journée, on n’y voit pas goutte.

De Londres, nous sommes allés à Paris. Paris, je pensais que lorsque j’arriverais à Paris, je découvrirais l’Amérique. Mais c’est quoi, Paris ? Une ville, des rues sales, des vieilles rues sales. Tous les employés ont des mains sales. Une telle chose ne pourrait pas se passer chez nous, car ici une main lave l’autre.

Le premier soir à Paris, des amis m’ont entraîné à l’opéra. Je ne voulais pas y aller. Opéra, chmopera ! J’en ai besoin pour vivre ?  Ils m’ont dit que le sujet était intéressant, la vie d’une mondaine : Trave… Traviatke. Oui, je me souviens, La Traviatke. J’y ai été, mais ça ne m’a pas beaucoup plu, c’était triste et je n’ai pas arrêté de pleurer.

J’avais vu la même chose en Israël, mais alors je n’avais pas arrêté de rire tellement c’était mal joué! Après l’opéra, ils m’ont traîné visiter une cathèdre, Notre Dame. On ne peut pas dire, mais c’est un belle petite cathédralke.

Le lendemain matin, ma femme m’a réveillé et m’a dit Yankel, rase-toi un, deux, pendant que je m’habille un, deux, et nous irons visiter la ville. Je me suis rasé, et en attendant qu’elle s’habille j’ai pu me raser une seconde fois. Je lui demande, où allons-nous nous promener, qu’allons-nous visiter ? Le Louve m’a-t-elle dit.

Je ne sais pas, j’ai un jour entendu parler de Louve. Mais je ne me souvenais pas si c’était les halles où l’on vend la viande cachère ou la synagogue dans laquelle Rothschild va prier pour Kol Nidrè. Mais lorsqu’elle m’a dit que c’était une sorte d’exposition de tableaux,  c’est comme si elle m’avait aspergé d’eau bouillante.

Une fois, je me suis laissé entraîner dans une telle affaire, chez nous à Tel-Aviv, ça m’a suffi pour la vie. J’avais vu un tableau avec des cercles, des lignes, des taches, des points et j’ai demandé au peintre ce que c’était. Il m’a répondu que c’était un cheval. Après avoir longuement analysé le tableau, je lui ai dit que je ne voyais pas de cheval. Il m’a regardé longuement et m’a répondu : eh bien, moi j’en vois un ! Depuis lors, quand on me parle d’exposition, même au Louve, chmouve, je n’y vais pas. Je ne vais pas !

Je ne sais pas ce que les gens voient dans ce Paris, un grand tumulte. Et pour ce qui est de la nourriture, c’est encore pire. Ma femme m’a appris à dire en français : « filet mignon ». C’est une espèce de steak, peut-être ne le savez-vous pas. Après avoir mangé un steak, on voudrait tout de même boire quelque chose.

J’appelle le garçon, mais allez savoir comment on demande du thé en français, alors je lui ai à nouveau demandé un « filet mignon ». La même chose au café : « filet mignon » ! Plus je demandais à boire, plus on m’apportait à manger ! Quand je me suis enfui de Paris, j’ai levé les mains au ciel en remerciant Dieu.

De Paris, nous sommes allés en Suisse. Voilà un pays ! Là il y a de quoi voir, des montagnes, des vallées. Lorsque j’ai vu leurs vallées, mon cœur pleurait. Je me suis souvenu de la vallée de Herzl, de la vallée de Weizmann, la vallée de Rothschild,  nous n’avons que des noms et eux ils ont des prairies.

En Suisse, nous avons presque toujours voyagé en train, en première classe. Par la fenêtre, nous avons vu de splendides panoramas et ma femme a surtout regretté que les clochards de la troisième classe puissent voir les mêmes panoramas que les passagers de première classe. Moi j’ai plutôt regretté autre chose : pourquoi notre gouvernement n’investit-il pas quelques livres pour aussi couvrir nos montagnes de neige et pour que nos montagnes aient aussi un peu d’écho ?

J’ai été au mont Carmel et j’aurais pu crier d’aujourd’hui jusqu’à demain sans que l’écho me réponde. J’étais aux Carpates,  là il y a des montagnes où quand je sortais le matin et que je disais « bonjour », l’écho me répondait deux fois, « bonjour, bonjour ». Mais ça, ce n’est encore rien. J’ai été en Suisse, là il y a des montagnes ! Lorsque je sortais le matin et disais « bonjour » »,  l’écho me répondait : bonjour Monsieur Yankel, quel est le cours du dollar à Tel-Aviv ? » Bien sûr, lorsqu’on a un tel écho, le dollar à aussi une autre couleur. Là, lorsqu’on regarde un dollar, il est vert. Chez nous, il est noir !

Une chose ne m’a pas plu en Suisse, c’est la manière dont se conduisent nos compatriotes israéliens. Je suis gêné pour eux, car ce n’est pas beau à voir. Je veux dire par là, acheter des occasions : ils sautent sur tout ce qu’ils voient ! Ils sautent ! En Suisse, les montres sont bon marché. Je ne veux rien dire,  j’en ai aussi acheté. Qu’est-ce que j’ai acheté ? J’ai acheté un réveil qui sonne, une horloge murale qui chante et une montre poignet qui joue la Hatikvah toutes les heures. Et, quand j’entends la Hatikvah, les larmes me montent aux yeux.

Je ne sais pas pourquoi, mais soudain le pays m’a manqué. Il m’a tellement manqué que cinq jours plus tard j’étais déjà rentré à Haïfa. Je suis revenu sur le même bateau avec lequel Ben Gourion rentrait de la Riviera. J’avais un plan, je pensais que grâce à Ben Gourion, les contrôles douaniers seraient allégés.

Mais chez nous on fait toujours le contraire, ils ont été encore plus sévères. Le douanier s’est approché de ma femme et lui a demandé ce qu’elle avait à déclarer. Je lui ai dit : « Ne l’énervez pas, vous voyez tout de même qu’elle est enceinte, laissez-la tranquille. Arrêtez ! » Il a répondu : « Excusez-moi, je ne lui demanderai plus rien. Soyez tranquille. »

Voilà, ça ce sont nos douaniers, quelle délicatesse! Ensuite il l’a prise par la main et l’a accompagnée dans une chambre spéciale pour femmes enceintes. Quelques minutes plus tard, il est sorti tout joyeux en disant : « Monsieur, félicitations !  Votre femme a eu des sextuplés : six coupons de cachemire. Ca n’a pas été facile,  on a dû lui faire une césarienne, la pauvre.

Ensuite, il m’a demandé ce que j’avais dans ma valise, et au moment où je lui répondais que je n’avais rien à déclarer, le réveil a commencé à sonner, l’horloge murale s’est mise à chanter et la montre poignet a accompagné en jouant la Hatikvah. Les larmes me sont montées aux yeux et ils m’ont confisqué toute la philharmonie.

Alors, je vous le demande : faut-il faire des voyages de plaisance à l’étranger ? Non, non et encore une fois, non !

 

 

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