Quelques jours après la rentrée des classes, nous avons souhaité nous interroger sur le choix des établissements scolaires* au sein de la communauté juive de Bruxelles. Un choix mûrement réfléchi, ou reflet des amitiés ? Trois familles se sont confiées à nous. Trois portraits représentatifs d’une identité juive plurielle.
Dans la famille Goudsmit, on se dit « traditionaliste ». « Mes parents étaient très religieux » confie Ronald, le père, âgé de 47 ans. « Mais la religion s’est perdue après la Seconde Guerre mondiale. J’ai moi-même fréquenté une école de l’Etat ». Au quotidien, la pratique du judaïsme se limite désormais à la hala et à l’allumage des bougies à shabbat, « et puis, on allume la télé ! » sourit Nathalie, la mère. Dans cette famille très ouverte, qui voit Ronald manger à Yom Kippour et Gary, 16 ans, mettre chaque jour ses tefillin, le passage par la crèche Nitzanim et l’école Beth Aviv en maternelles et primaires s’est révélé comme une évidence. « Nous étions favorables à une école où le bien-être de l’enfant serait mis en avant. Un véritable cocon protecteur, un endroit merveilleux aux relations familiales et amicales nous semblait idéal pour des enfants très jeunes » estime Ronald. « Avec également un très bon niveau d’études, car les parents y attachent beaucoup d’importance ».
L’antisémitisme, une réalité
Les trois enfants ont fait leur bar-mitzva laïque et religieuse avant d’entrer en secondaires. Et c’est alors le niveau de l’enseignement qui a primé. « Notre école préférée, qui donnerait autant d’importance au bien-être de l’enfant et au niveau des matières enseignées n’existe pas encore » regrette Nathalie. « Comme nous souhaitions valoriser les bons résultats scolaires de notre fils aîné Steve, nous l’avons inscrit à Catteau ». Le choix d’une école juive en secondaires étant rapidement écarté, « trop éloigné de la réalité, de la mixité sociale, et laissant croire que ceux qui ont tout n’ont pas besoin d’étudier… ». L’antisémitisme, Steve et Gary l’ont connu. « Et l’école a très bien réagi » se souviennent-ils. « L’élève a dû envoyer une lettre d’excuses et il a reçu un bulletin spécial à remettre à ses parents ». Inscrits en religion israélite, les deux frères ont brillamment réussi le concours organisé chaque année dans les écoles non juives, persuadés que « le fait de suivre un cours de religion israélite dans une école non juive entraîne un intérêt plus grand de la part des élèves ». Pour la plus jeune, Kelly, 14 ans, le parcours aura été quelque peu différent. « Après Beth Aviv, 90% de ma classe est partie à Ganenou. J’ai fait un mois à Catteau, puis je suis allée les rejoindre… » admet-elle. L’école juive étant payante et plutôt chère, « un parent un peu réticent n’aura aucun mal à convaincre son conjoint d’inscrire les enfants dans une école non juive » affirme Nathalie. « Il ne suffit pas de choisir l’école, encore faut-il pouvoir suivre ! ». En pendant de leur scolarité, les trois enfants ont également été inscrits dans un mouvement de jeunesse… juif. « L’Hashomer leur a montré que le pouvoir n’était pas une question de moyens et leur a appris des valeurs qu’ils ont fait entrer dans leur école » apprécie Ronald, qui a lui-même rencontré sa femme à la Colonie Amitié. « On n’est pas plus juif parce qu’on fréquente une école juive », tous dans la famille en sont convaincus. Et si c’était à refaire, Steve, Gary et Kelly choisiraient les même parcours. Avec ce souhait : celui de peut-être faire connaître à leurs propres enfants, une école juive gratuite.
Mixité et école juive
Issue d’un milieu qui considérait plutôt le judaïsme comme une « tare » après la guerre, mais qui n’hésitera pas à l’élever en yiddish, Frieda Simmons n’aura ses premiers contacts avec la communauté qu’à l’âge de 13 ans, à l’Hanoah, avant de s’envoler à 18 ans pour le Canada. Avec une grande majorité de fréquentations non juives, elle rencontrera son mari à New York. Ils rentreront ensemble en Belgique. « Quand notre fils Dylan est né, la brith mila était pourtant une évidence, et une bonne occasion de faire la fête » raconte-t-elle. La famille Simmons suivra le parcours de Lola, la fille d’une amie proche, bien plus impliquée dans la communauté. Comme elle, Ella et Dylan iront à Shalom Alehem. Comme elle, ils entreront au Dror, puis à la JJL. Avec comme école primaire pour Ella, l’Athénée Bracops-Lambert, à Anderlecht. Jusqu’à ce qu’elle fasse l’objet d’injures antisémites et racistes. « Lola est entrée à Maimonide, et nous avons pensé que c’était une bonne idée d’y inscrire également notre fille » explique Frieda. « Nous y avons trouvé un lieu totalement sécurisé, ignorant les problèmes de drogue et de violence ». Après avoir commencé sa scolarité à l’école communale de Forest, Dylan suivra sa sœur au boulevard Poincaré. Et si tout était à refaire ? « On privilégierait les écoles juives pour l’ensemble du cycle scolaire, mais tout de même pas dès la crèche, il est important de diversifier les expériences » affirme Frieda. Ses deux enfants approuvent particulièrement son dernier choix. Ella, 19 ans, se souvient de son passage de l’école communale à Maimo, et de ses nouveaux professeurs « beaucoup plus compréhensifs et nous poussant à la réussite. Je me suis toujours sentie juive et fière de l’être, mais cette école m’a permis de l’affirmer plus facilement encore, de me sentir en famille, et de parler de choses connues de tous ». « Ayant souffert de racisme et d’antisémitisme de la part d’un enseignant, j’ai vraiment été soulagé en entrant à Maimo, comme guéri d’une blessure » confie Dylan, 17 ans. « L’approche scolaire y est aussi tout à fait différente, on ne nous parle pas constamment d’échec. L’enseignement repose sur la compréhension et le respect de chacun. Quant à la mixité sociale, contrairement à ce que certains croient, elle existe aussi dans notre école ».
Une génération, un moule ?
Agés de 9 à 18 ans, avec une petite dernière, Jenna, de 3 mois, les cinq enfants de la famille Hasson ont été guidés par leur mère dans le choix de leurs écoles. « La religion n’a jamais occupé une très grande place chez nous, même si notre identité juive a toujours été assez marquée » confie Sandra, 40 ans. « Les bar-mitzvot ont été célébrées au CCLJ et à la synagogue séfarade, et nous nous réunissons en famille pour les grandes fêtes. Mon mari est lui plus traditionnel ». Laissant le parcours scolaire à sa femme, Isaac s’est donc réservé le choix du mouvement de jeunesse, retenant définitivement l’Hanoar, après plusieurs essais ailleurs. « Comme mon mari, j’ai suivi ma scolarité dans des écoles communales, et je n’en avais pas été très heureuse. Mais je craignais en mettant mes enfants à Beth Aviv, dont le système éducatif pourtant me plaît beaucoup, de n’avoir d’autre choix que de poursuivre en secondaires avec les écoles juives » confie Sandra. « J’y redoutais l’enfermement dans un système de ghetto ». Considérant la diversité comme un « plus », la famille Hasson souhaite confronter ses enfants à la réalité qui les entoure, « leur ouvrir les yeux sur le monde ». Sacha, Yoni, Elsa et Lara feront donc leurs primaires à l’Ecole Hamaide, avant d’entrer à l’Ecole européenne. « Je n’ai jamais pensé que l’éducation juive devait se faire à l’école » poursuit cette maman, « même si 75% des parents de ma génération, et qui ont été comme moi dans des écoles belges et laïques, pensent protéger leurs enfants en les mettant en vase clos. Je refuse ce repli communautaire qui vise à les épargner en les surprotégeant dans un environnement sous contrôle ». Les enfants Hasson aussi ont vécu les insultes antisémites, « mais cela s’est réglé entre enfants, et c’est très bien comme ça » poursuit Sandra. « Ils apprennent à se faire respecter et les auteurs, à présenter leurs excuses ». Si Yoni devra prouver que ses deux dernières années d’études à Ganenou étaient un bon choix, les fréquentations de la famille continuent de se partager entre Juifs et non-Juifs, les amis du mouvement côtoyant ceux de l’école. « Je pense protéger nos enfants en les mélangeant aux autres » conclut Sandra, « dans la même proportion que connaît notre communauté dans la société. Nous ne voulons en aucun cas qu’ils se croient au centre du monde. C’est important pour leur apprentissage de la vie et je suis convaincue que cela les rendra plus forts pour le futur ».
* La population scolaire dans les écoles juives de Bruxelles est estimée à près de 1.200 élèves (Beth Aviv, Ganenou et Maimonide réunies). Ils sont par ailleurs près de 800 à fréquenter les six mouvements de jeunesse de la communauté (Dror, Hashomer, Hanoah, Bne, JJL et UPJB), faisant proportionnellement de notre pays l’un des plus actifs d’Europe, en matière d’implication de sa jeunesse juive.
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