L’éditeur André Versaille sortira dans quelques mois le film qu’il a souhaité consacrer aux femmes tutsi et aux souffrances, souvent tues, qu’elles continuent de vivre, vingt ans après le génocide.
Comment vous êtes-vous intéressé au génocide des Tutsi au Rwanda ?
Je m’y suis d’autant plus intéressé que je n’ai rien vu passer lorsqu’il fut perpétré. Je me suis réveillé fin juin 1994 sans comprendre. C’est le procès des quatre génocidaires hutu qui a eu lieu à Bruxelles en 2001, auquel j’ai partiellement assisté, qui fut le choc salutaire. Par la suite, j’ai publié le livre que la chroniqueuse judiciaire de France Culture, Laure de Vulpian, a tiré des minutes de ce procès : Rwanda, un génocide oublié ? Un procès pour mémoire (Complexe, 2004). Je me suis pas mal impliqué dans l’édition de ce livre et, celui-ci une fois paru, j’ai décidé, en avril 2004, d’accompagner Laure de Vulpian à Kigali où elle se rendait pour couvrir les commémorations du 10e anniversaire. Lors de ce voyage de trois semaines, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux Tutsi et de m’entretenir avec eux. A la fin de chaque entretien, ils me remerciaient. Je ne comprenais pas pourquoi, jusqu’au jour où une jeune Tutsi m’a dit : « Ici, on ne parle pas du génocide. On ne nous écoute pas… ». J’ai alors pris conscience d’une chose essentielle que j’avais très mal perçue : la douleur post-génocidaire des rescapés coincés dans le silence.
Pour quelle raison avez-vous décidé de vous concentrer sur le sort des femmes ?
Lorsque le génocide est arrêté en juillet 1994, pour les hommes tutsi le calvaire prend fin : ils peuvent commencer à se reconstruire. Mais pour les femmes, rien n’est terminé : elles ont subi des viols à répétition (le viol fut une arme de guerre massive), elles ont donc souvent été contaminées par le Sida, elles ont été mutilées et elles ont fini par se retrouver enceintes de génocidaires. Leurs grossesses furent des supplices, car ce qu’il leur restait des leurs les pressait d’avorter, voire de tuer l’enfant à la naissance sous peine d’être exclues de la famille. Enfin, elles ont mis au monde des enfants dont elles ne vou-laient pas. Imaginez l’isolement total auquel elles ont été confrontées, avec sur les bras un enfant qu’elles ne parvenaient pas « à supporter ». Je me souviens d’une femme me confiant avoir mis 14 ans à supporter sa fille dont elle haïssait tout, la façon de se tenir, la voix, le rire.
Quelle a été votre démarche pour recueillir ces témoignages ?
On m’avait prévenu que les Rwandais ne parlaient pas facilement, et que les femmes auraient d’autant plus de difficultés à dire des choses aussi intimement douloureuses à un étranger inconnu d’elles, masculin de surcroît. Cependant, après avoir édité le livre de Pauline Kayitaré Tu leur diras que tu es hutue (Ed. André Versaille, 2011), j’ai rencontré Boubacar Diop*, à qui j’ai parlé de ce qui n’était alors qu’un projet encore vague. C’est lui qui m’a conseillé de ne pas rester à Kigali, mais d’aller dans le Rwanda profond, à la rencontre des villageoises. Je me suis donc décidé à partir avec ma caméra, et par je ne sais quel miracle, ces femmes m’ont fait confiance et ont accepté de me parler. Mon idée était de faire un DVD. Je suis éditeur et auteur, mais cette fois j’avais choisi le film pour que l’on entende et voie directement ces femmes parler de leur douleur. Une fois revenu du Rwanda, je suis entré en contact avec la société de production des frères Dardenne. Après avoir vu les rushs, ils m’ont dit que cela vaudrait la peine d’en tirer un « vrai film ». Je suis alors reparti au Rwanda avec Benoît Dervaux, le chef opérateur des frères Dardenne qui est également un excellent documentariste, pour refaire les entretiens de ces femmes dans leur environnement où on les verrait vivre, pour ne pas se contenter de plans fixes. Je tenais à un film qui ne soit ni militant ni politique. Un film dont l’ambition serait de recueillir, sans jugement, les témoignages de ces rescapées tutsi qui avaient entre 16 et 20 ans en 1994 (et si possible de leurs enfants). Des témoignages de leur douleur et de la manière dont elles se sont reconstruites et ont finalement appris à aimer leurs enfants. Ainsi les entend-on passer lentement du « J’étais hors de la vie et je ne savais pas que faire de ce bébé » à « Maintenant j’aime mon fils, et je vis vraiment ». Il faut les écouter, les voir, saisir cette incroyable pulsion de vie. Quelle leçon…
*L’auteur sénégalais du livre Murambi, le livre des ossements dénonce l’indifférence de la communauté internationale et en particulier celle de l’Afrique noire.
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