Face au conformisme de ses contemporains, Albert Einstein en était arrivé à cette constatation : « Peu d’êtres sont capables d’exprimer posément une opinion différente des préjugés de leur milieu. La plupart des êtres sont mêmes incapables d’arriver à formuler de telles opinions ». Penser différemment de son groupe n’est pas facile mais caractérise bien une catégorie non exhaustive de grandes figures juives à la fois universalistes et fidèles à leurs racines. Le texte publié dans la Libre Belgique du 7 février par le rabbin David Meyer sur son rapport à Israël s’inscrit dans cette tradition. Regrettant que « la réalité israélienne de 2009 soit malheureusement celle d’une idéologie bien structurée, mélange de nationalisme et de pseudo-religion, portant en elle la haine et le rejet, en d’autres termes, le fanatisme », il s’interroge honnêtement sur les limites morales du soutien des Juifs à la politique du gouvernement israélien. Fondant sa réflexion sur la tradition talmudique, David Meyer préconise de lutter contre cette tentation inquiétante : « Refuser la réalité d’un Israël tenté par l’extrémisme, c’est également essayer de faire triompher l’image d’un autre Israël, s’accrocher à l’espoir de l’existence nécessaire d’un Etat juif capable de sagesse, et motivé par le désir profond et parfois douloureux de la paix ». Il ne fait aucun doute qu’il en appelle à un sursaut éthique nécessaire à l’existence même d’Israël. Les exigences qu’il formule ne sont ni farfelues ni radicales. Elles s’inspirent du patrimoine juif et sont gravées explicitement dans la Déclaration d’Indépendance de 1948.
Si le rabbin Meyer a parfaitement illustré cette capacité de penser différemment et de ne pas succomber aux sirènes du nationalisme, ce n’est pas du tout le cas de ces deux jeunes Juifs belges, récemment installés en Israël. Dans les articles qu’ils ont publiés récemment dans la revue de l’Organisation sioniste de Belgique, le Fax de Jérusalem, on peut y lire à quel point ils s’accommodent de la dérive extrémiste dénoncée par David Meyer. Non seulement ils acceptent le discours officiel israélien dans sa version la plus chauvine, mais ils trempent leur plume dans l’encre des préjugés : « Si les Arabes du monde déposaient les armes aujourd’hui, il n’y aurait plus de violence ! Et si les Juifs déposaient leurs armes aujourd’hui, il n’y aurait plus d’Israël ». Par le biais de cette citation anonyme, Deborah Grau (19 ans) procède à des amalgames grossiers et racistes associant tous les Arabes à la violence.
Dans ce même numéro du Fax, son camarade Grégory Weitz exhorte avec insistance les Juifs à soutenir inconditionnellement l’Etat d’Israël, ce « petit Etat qui sert de bouclier pour tous les Juifs du monde ». On aimerait tant lui répondre qu’Israël doit songer à protéger ses propres citoyens avant d’envisager la sécurité des Juifs de diaspora, pour lesquels ce jeune homme n’a plus beaucoup d’estime. Il réussit même à recycler les clichés les plus méprisants et les plus insultants d’une certaine vulgate sioniste complètement dépassée pour décrire les Juifs de Belgique : « Des Juifs qui ont jeté leur fierté aux oubliettes. (…) Ils ont honte et ils ont peur » ou encore : « Que les Juifs se cachent et se comportent comme ceux des ghettos est intolérable ». Son texte contient d’autres affirmations péremptoires sur lesquelles il est inutile de s’étendre tant elles ne correspondent pas à notre réalité. Faut-il mettre cet aveuglement sur le compte de la fougue du néophyte dont font preuve certains nouveaux immigrants, ou bien est-ce le nationalisme bête et méchant qui l’a frappé ? Probablement une combinaison des deux. S’il avait eu l’occasion de le rencontrer, Albert Einstein aurait sûrement confirmé ce diagnostic, lui qui considérait le nationalisme comme une « maladie infantile, la rougeole de l’humanité ».