Il a suffi d’un mail interne douteux du Centre interfédéral pour l’égalité des chances (Unia) envoyé par erreur à un magazine juif pour que les reproches adressés par les organisations juives et les spécialistes de l’antisémitisme à cette institution soient reformulés.
Lors d’une manifestation pro-palestinienne organisée à Anvers en 2014, des chants en arabe ont été proférés et des slogans haineux ont été scandés. On pouvait ainsi entendre « Egorgez les Juifs » (Yitbakh al Yahud), ainsi que « Khaybar! Khaybar! Ya Yahoud » en référence à cette bataille au cours de laquelle Mahomet et ses armées ont décimé une localité juive en 628. Ces deux slogans sont par ailleurs souvent scandés lors des manifestations anti-israéliennes, antisionistes et antisémites.
Pour avoir accès au dossier et être tenu informé des suites de la procédure en cours, Unia a introduit une déclaration de personne lésée devant la justice, mais a considéré qu’il n’y avait pas suffisamment d’éléments pour qu’il se constitue partie civile. Selon son directeur, Patrick Charlier, il n’était pas question d’un appel au meurtre ou à l’égorgement.
Suite à une action en justice intentée par le Forum der Joodse Organisaties, un jugement a condamné un manifestant à 600 Euros d’amende et à une peine conditionnelle de six mois pour propos antisémites tenus lors cette manifestation pro-palestinienne. Le problème, c’est que le juge n’a retenu qu’une seule phrase « l’armée de Mahomet va venir vous punir », ce qui n’est qu’une traduction très approximative et très pâle de l’expression arabe beaucoup plus violente.
Dans un mail à usage interne, un juriste d’Unia a jugé cette condamnation « hautement problématique ». A ses yeux, la loi sur le racisme n’a pas été appliquée correctement. Et de conclure : « charabia contre jurisprudence ». Mais ce courrier électronique a aussi été envoyé malencontreusement à la rédaction du mensuel anversois Joods Actueel qui publiera ce document.
Lorsque ce mail est dévoilé par Joods Actueel, Unia préférera couvrir à tout prix son juriste en mettant en demeure ce magazine de retirer son nom de l’article. Unia ne reconnaît que l’erreur d’un mail interne aboutissant dans la boîte de réception de Joods Actueel et se borne à répéter que c’est à tort que les plaignants ont invoqué que des slogans « Egorgez les Juifs » aient été proférés. Au lieu de saluer cette condamnation, Unia préfère donc se retrancher derrière son analyse strictement juridique.
S’il est vrai qu’entretemps la N-VA a instrumentalisé cette affaire pour mieux enfoncer Unia dans l’entreprise de démolition que ce parti nationaliste flamand mène contre cette institution interfédérale, il n’en demeure pas moins que cet incident traduit bel et bien un réel problème de traitement de l’antisémitisme au sein d’Unia.
Ce problème n’a absolument aucun lien avec la problématique communautaire et institutionnelle belge. Par le passé, un directeur flamand de ce centre interfédéral avait déjà une approche des cas d’antisémitisme identique à la teneur de ce mail.
Pour mettre les choses à plat, Unia a donc prévu ce 8 mars 2017 une réunion avec les responsables du CCOJB et du Forum der Joodse Organisaties, ainsi que du Consistoire central israélite.
« Avec ce centre, nous avons une longue histoire faite de beaucoup de bas et de très peu de hauts », déplore Yohan Benizri, le président du CCOJB. « Cette affaire dénote d’une continuité dans le positionnement d’Unia. Il est évident qu’on ne peut pas reprocher à Unia d’analyser ses chances juridiques de l’emporter sur le terrain judiciaire. En revanche, Unia n’est pas une agence d’analyse de raisonnement juridique. Cette institution a des valeurs à défendre et des missions à remplir. Il faut donc qu’Unia puisse saluer une décision de justice lorsqu’elle condamne des actes ou des propos antisémites. C’est ce qu’il fait par ailleurs dans d’autres domaines : Unia répète sans cesse et à juste titre que la Belgique ne fait pas assez pour les handicapés. C’est tout à son honneur. Je veux qu’il puisse aussi dire que la Belgique ne fait pas assez en matière de lutte contre l’antisémitisme ».
C’est la raison pour laquelle, le CCOJB entend rappeler clairement aux dirigeants d’Unia ce qui pose problème dans cette affaire d’antisémitisme arabo-musulman, mais aussi indiquer ce qui doit changer en vue de rendre la lutte contre l’antisémitisme plus efficace.
« Unia doit se positionner clairement sur le fond du dossier en déclarant que les slogans proférés lors de cette manifestation étaient à la fois juridiquement et moralement condamnables », insiste Yohan Benizri. « Une ligne rouge a été dépassée. Il faut le dire et le publier. Unia ne doit pas passer son temps à s’interroger si le jugement était bon ou non. Pour l’avenir, Unia ne doit pas publier de position déforçant la lutte contre l’antisémitisme. Si les juristes ou les dirigeants d’Unia le font publiquement, ils renforcent les antisémites qui se sentent libres de tenir en toute impunité des propos haineux envers les Juifs. Enfin, Unia doit réactiver la cellule de veille de l’antisémitisme créée il y a quelques années. Lorsqu’Unia a une communication susceptible de diluer la protection contre l’antisémitisme, il est impératif qu’il nous implique ».
La question n’est donc pas de régionaliser ni de supprimer cette institution importante comme le suggère à tort la N-VA, mais bien de faire en sorte qu’elle traite correctement l’antisémitisme.
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