Ehoud Olmert – Amir Peretz, portraits croisés

La victoire mitigée de la formation centriste Kadima inspire quelque appréhension sur la constitution du nouveau gouvernement qu’Ehoud Olmert devra présider seul, sans l’ombre tutélaire de celui dont il était le dauphin par intérim. Et avec Amir Peretz pour principal partenaire.

Pour satisfaire les revendications sociales, dont certaines sont fort légitimes, réclamées par les partis candidats à participer à la coalition, Olmert devra déployer beaucoup de doigté et de savoir-faire. Certes, il remportera sans trop de difficulté la première manche car aussitôt la confiance accordée, la Knesset votera le budget séance tenante avec presque six mois de retard. Et cependant, aussi longues et ardues, voire épuisantes que soient ces tractations politiques (et on peut compter sur tous les partis pour y mettre du leur), il est de l’intérêt du pays comme de chacune des formations pressenties de boucler un accord dans les meilleurs délais. Certes, la loi prévoit jusqu’à 42 jours pour y parvenir. En dépit des crises prévisibles, feintes ou réelles autour du programme de gouvernement, sans oublier la distribution respective des portefeuilles ministériels, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’ils y parviendront. Ce n’est pas, en vérité, la formation même du gouvernement qui fait problème, mais le degré de stabilité dont il jouira et, au final, sa durée. Les cabinets précédents ont tous été dissous avant l’échéance requise. Or, avec un score de 29 sièges, qui mérite la mention «passable» et la traditionnelle recommandation «peut mieux faire», la stabilité gouvernementale est plus qu’aléatoire. Même l’addition des 19 sièges des Travaillistes, qui, sans nul doute, agiront avec loyauté, ne suffit pas à atteindre le cap fatidique des 60 députés, pas même 50. Il est de toute façon trop tôt pour donner une évaluation fondée tant qu’on ignore quels sont les partis qui intègreront la coalition : le Shas ou le Judaïsme de la Torah? Le Meretz ou le Parti nationaliste d’Avigdor Liberman?

Une refondation nécessaire

Les combinaisons sont multiples, mais quoi qu’il en soit, plus le nombre de partenaires est important, plus l’action gouvernementale pourra être menée rondement sans craindre les velléités d’indiscipline de tel ou tel député récalcitrant. Il apparaît très risqué de se comporter en rebelle. Ceux qui n’ont pas craint de mener la vie dure à Sharon lors de la précédente législature n’oublieront pas la leçon de sitôt : pas un seul d’entre eux n’est aujourd’hui député. Et quand bien même leur fronde était motivée par de vraies convictions idéologiques, l’opinion n’a eu pour eux aucune once de compassion tant on a jugé leur exclusion bien méritée. Ehoud Olmert ne bénéficiera pas de l’état de grâce compte tenu du fait qu’il a déjà disposé de plus de 100 jours pour exercer le pouvoir. Mais il faut espérer que son vœu de constituer une coalition stable puisse être exaucé. Le pays a trop longtemps été en campagne électorale, depuis la fin novembre avec la victoire d’Amir Peretz à la tête du Parti travailliste et la fondation de Kadima par Ariel Sharon, et l’opinion s’impatiente de voir les ministres dans le feu de l’action, d’autant que les candidats n’ont pas lésiné sur les promesses d’un nouveau style, d’une nouvelle approche. Il y va non seulement de leur crédibilité personnelle, de l’image de leur parti dans l’opinion, mais d’une refondation nécessaire de la démocratie israélienne qui souffre de manière patente d’une crise que le taux d’abstention, si élevé cette fois, a confirmée. Il est urgent d’y remédier, et la responsabilité première en incombe au futur gouvernement. Mais plus que l’attitude des députés membres de la coalition, plus que le comportement des ministres dans leur fief et lors des réunions du Conseil, que l’on peut évaluer de manière assez précise, il est un mystère qui, à ce jour, reste entier. Il déterminera le sort de ce gouvernement et de cette 17e Knesset : le couple Olmert-Peretz, Peretz-Olmert. Est-ce l’air, sinon l’ère du consensus ardemment souhaitée par l’opinion, le fait est que ce duo présente, en tant que tel, quelque chose de neuf, d’inédit, dans la vie politique israélienne et sur lequel il convient de se pencher. En apparence, c’est l’eau et le feu : il y a dans leur tempérament, dans leur trajectoire, dans leurs ambitions respectives tous les ingrédients nécessaires pour obtenir une explosion, ou tout au moins, des tensions à répétition. Mais on peut tout aussi bien se prêter à un exercice de style et considérer leurs différences comme complémentaires et espérer ainsi le meilleur de ce couple pas comme les autres.

Danton et Robespierre

Il y a dans leur collaboration imposée par le résultat du scrutin la juxtaposition de deux biographies, de deux portraits dont la réunion, l’alliage sinon la fusion est à l’image de la société israélienne d’aujourd’hui. Le sabra né à Benyamina, une cité privilégiée dans le nord du pays, aura comme bras droit le nouvel immigrant venu du Maroc qui a grandi à Sderot, dans le sud du pays, une de ces villes de la périphérie, bizarrement définies comme «villes de développement» depuis leur fondation alors qu’elles se battent toujours pour extirper le sous-développement qui les mine. Olmert a été l’un de ceux que l’on a appelé au sein du Likoud un «prince», autrement dit un enfant du sérail appartenant à l’aristocratie fondatrice du Herout, rejeton de «la famille combattante» au même titre que Zeev Begin, Dan Meridor et Ouzi Landau; en d’autres termes, un «héritier». Peretz est, à cet égard, le «boursier», celui que la loi d’airain de la reproduction sociale assignait à rester au bas de l’échelle, et qui, à la sueur de son front et de ses convictions, a gravi les échelons, un par un, de la direction de la Histadrout à la direction du parti, convaincu que rien ne se gagne sans effort, rien ne s’obtient sans mérite, et demeure toujours l’outsider. Il attend toujours, ou plutôt il a cessé d’attendre depuis sa victoire, les vœux traditionnels que son rival malheureux, Shimon Peres, aurait dû par courtoisie et loyauté lui adresser. Olmert reconnaît être un bon vivant, un amateur de bonne chère, de bons vins et de bons cigares, un prototype de la nouvelle bourgeoisie hédoniste, un membre émérite de l’élite politique israélienne qui fraie (comment en serait-il autrement?) avec les élites financières qui se partagent les richesses du pays. Face à ce Danton à l’israélienne, si l’on complète l’analogie historique, Peretz serait plutôt du côté de Robespierre : bosseur, orateur, méthodique, spartiate dans ses us et coutumes. Outre sa moustache légendaire, il reste réfractaire à la cravate qu’Olmert porte si bien, surtout qu’elle a le coloris audacieux et bigarré. Maire de Jérusalem succédant à Teddy Kollek, il connaît bien les milieux orthodoxes avec lesquels il était souvent de mèche, tandis que Peretz a fait ses premières armes à Sderot et conçoit la religion comme une affaire relevant de la conscience privée. Olmert s’est d’ailleurs rendu le soir même de sa victoire au Mur des Lamentations, tandis que Peretz est allé se recueillir le lendemain sur la tombe de Rabin. Que nous réserve cette alliance contractée entre cet ex-Likoudnik à la fibre libérale, tenté par le centre politique et ce Travailliste à la fibre sociale, revenu aux sources de la social-démocratie? Entre ce beau parleur qui a le goût et le talent des petites phrases et ce tribun plus enclin aux discours-fleuve? Entre ce que l’on appelle communément le premier et le second Israël? A ceci près, toutefois, que le premier Israël était souvent de gauche et le second traditionnellement de droite, et que nous avons, cette fois, l’inverse. Il y a trois et quatre mois, de manière totalement inattendue, Olmert et Peretz ont été tous deux propulsés à la première place de leur parti respectif. Aujourd’hui, ils sont aux premières loges, l’un comme Premier ministre, l’autre comme ministre de la Défense ou des Finances; demain, dans quatre ans, ils seront, à coup sûr, face à face pour un nouveau bras de fer électoral. Quels fruits naîtront de cette union improbable? Le triomphe ou l’échec, la lune de miel ou le divorce? Décidément, la saga israélienne nous assure, dans un mois, dans un an, un nouvel épisode à ne pas manquer.

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