Elections du recteur de l’ULB, les deux candidats répondent à nos questions

Le mandat de recteur de Didier Viviers s’achève. Le premier tour des élections du recteur de l’Université libre de Bruxelles (ULB) se tient ce lundi 10 mai 2016. Deux anciens doyens ont présenté leur candidature : Yvon Englert (faculté de médecine) et François Reniers (faculté des sciences). Ils ont tous les deux répondu à nos questions sur quelques problématiques (valeurs, BDS, accords de coopération) qui nous préoccupent.

L’ULB doit-elle (ré)-affirmer ses valeurs ? Faut-il relancer l’idée du chantier valeurs ?

Yvon Englert : Depuis 1834, l’ULB se bat pour des valeurs et il en est toujours ainsi. Le champ des valeurs est constamment ouvert et j’y suis particulièrement sensible. Issu d’une famille juive meurtrie par la guerre, j’ai une sensibilité particulière pour la défense des droits de l’homme et une aversion profonde pour tout qui touche aux droits individuels, stigmatise ou discrimine les personnes et restreint les libertés publiques. Formé au temps de la lutte pour la dépénalisation de l’IVG, je suis très attaché aux droits sexuels et reproductifs, particulièrement au droit des femmes sur leur propre corps. Ayant pratiqué la négociation et la diplomatie au Conseil de l’Europe, j’y ai mesuré l’influence de l’Eglise catholique en Europe, et la menace que cela peut représenter pour certains droits et certaines libertés chères à la laïcité. Les attaques récentes sur les dossiers des fœtus nés sans vie, du don de gamètes, de l’IVG ou de l’euthanasie illustrent la nécessité de rester mobilisés afin d’assurer la pérennité des droits conquis.

Cela dit, je ne suis pas favorable à une réouverture du « chantier  valeurs ». La communauté universitaire de l’ULB entretient indéniablement des valeurs communes, déclinées et interprétées avec des nuances par une communauté de plus de 30.000 personnes. Considérant qu’il y a là une richesse, je ne pense pas sage de chercher une homogénéité trop grande. La tâche du recteur est plutôt de veiller, dans un climat  respectueux et habité par l’esprit du libre-examen, au maintien du débat indispensable à une Université citoyenne.

Les tragiques évènements récents, le climat d’insécurité et le contexte général de montée de l’extrême droite et de l’intolérance en Europe, amènent la communauté universitaire à se rassembler autour de ses valeurs: le libre-examen, les libertés de conscience, d’expression, de choix, la liberté académique, toutes libertés qui s’accompagnent de la nécessaire sécurité pour chacun; la laïcité politique, une laïcité ouverte sur la société et le monde, la promotion de l’égalité, et je souhaite une ULB encore plus actrice de la promotion et de l’ascenseur social, active dans la recomposition bien nécessaire du tissu social bruxellois, la fraternité et la solidarité, concrétisées à l’ULB par les dix chaires ouvertes pour des réfugiés syriens et par la campagne « urgences Grèce »; la tolérance et la lutte contre toute forme d’intolérance, de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie, la vérité scientifique et la promotion de l’approche rationnelle en toutes choses.

François Reniers : L’ULB n’est pas une université d’Etat. C’est une université de statut privé et nous portons des valeurs nobles qui élèvent l’Homme. Il me semble délicat de relancer un chantier « valeurs » aujourd’hui. En revanche, il n’est pas normal qu’une infime minorité d’étudiants que nous formons croie encore dans le créationnisme. Cela signifie que nous avons échoué quelque part dans notre mission. Actuellement, une partie de notre jeunesse est également sensible à des discours radicaux, et à des idéologies qui embrument l’esprit. Nous devons faire en sorte que cela change. Concrètement, je plaide, entre autres, pour la réintroduction d’un cours d’un cours de philosophie ou d’éthique dans toutes les facultés de l’ULB. Nous ne devons pas seulement former les meilleurs spécialistes dans un domaine, nous devons former des esprits libres et critiques.

En termes de valeurs, des accords de coopération et des partenariats avec des universités chinoises ou saoudiennes sont-ils compatibles avec ce que l’ULB entend promouvoir ?

Y. Englert : Depuis longtemps, l’ULB a des accords avec des Universités d’Etats non démocratiques ou qui présentent des problèmes par rapport à nos priorités ou au respect du droit international. Ces accords sont importants pour les étudiants comme pour les personnels scientifiques et académiques des universités de ces pays, souvent les personnes les plus critiques des manquements de leur Etat. Avec ces accords, nous maintenons des ponts, les échanges, le débat et l’ouverture d’esprit, nous formons des étudiants. Dans son très beau film réalisé à l’occasion des dix ans du Fonds Fosfom, le cinéaste Yvon Lammens montre que les jeunes médecins d’Afrique du Nord qui ont passé un an dans les hôpitaux de l’ULB ont été très clairement influencés à notre contact. Nous devons avoir foi dans la force de persuasion de notre Université, tout en veillant dans nos accords à préserver la liberté académique et scientifique, notre indépendance, notre liberté d’expression. C’est la ligne à laquelle je me tiendrai.

F. Reniers : Je tiens à préciser d’emblée que je ne m’inscris pas dans une logique d’exclusion. Dans mon laboratoire, deux doctorants chinois sont financés par une bourse chinoise. Dans le cadre du rectorat de Didier Viviers, j’ai participé activement à la politique de rapprochement avec des universités chinoises. Ces partenariats académiques avec des universités chinoises sont essentiels pour l’ULB, pour autant qu’on reste dans le domaine de l’enseignement et la recherche. Nous aurions pu envisager comme l’UCL les partenariats avec les universités chinoises basés sur un point de vue plus économique. Pour ma part, je préfère mener une politique de coopération en phase avec les positions éthiques et philosophiques de notre université. Par rapport à l’Institut Confucius, dont l’objectif est de mieux faire connaître la culture chinoise à la communauté universitaire et au grand public, l’ULB a signé une convention prudente avec l’Eastern China Normal University dans laquelle il est prévu que l’ULB peut se retirer du projet si cet institut devait se transformer en organe de propagande de l’Etat chinois, un régime non démocratique.

Le cas de l’Arabie Saoudite est plus préoccupant, car ce pays « achète » des professeurs étrangers qu’elle installe dans des universités. Ces dernières fonctionnent comme des espèces de camps retranchés au sein desquels on vit à l’occidentale. Mais dès qu’on franchit les portes de ces campus, on se retrouve dans un pays où les droits de l’homme (et de la femme) ne sont pas respectés. Par ailleurs, l’attitude ambiguë de l’Arabie Saoudite en matière de développement de l’islam radical en Europe a été soulignée à plusieurs reprises par les autorités belges compétentes en matière de lutte contre le terrorisme. Lorsque la question d’une coopération avec l’université saoudienne KAUST s’est posée, j’ai évoqué la question en conseil facultaire. L’Arabie Saoudite ne figurant pas sur liste noire de l’Etat belge, les collègues qui souhaitent enseigner dans ce pays, ou y développer une collaboration de recherche ont bien évidemment le droit de le faire, mais aucune décision facultaire formelle n’a été prise en faveur d’une coopération institutionnalisée avec l’Arabie Saoudite ou cette université. Surtout, je pense que les cas évoqués ici doivent être traités avec transparence à l’égard de la communauté universitaire.

Que pensez-vous de BDS ? Une université comme l’ULB doit est-elle boycotter les universités israéliennes ? 

Y. Englert : L’action « BDS » est une action partisane parmi d’autres autour d’un conflit qu’hélas, l’ULB a peu de chances de solutionner. Mon rôle comme recteur, au-delà de ma position personnelle qui est de favoriser le débat et d’établir des ponts plutôt que d’isoler, sera de veiller à ce que les débats internes puissent se tenir, et avec la qualité et le respect mutuel nécessaires à ce que l’Université remplisse son rôle de brassage d’idées. A ma connaissance, il n’a jamais été question, au niveau des instances de l’ULB, de suivre les demandes de boycott des universités israéliennes formulées par BDS. Je me tiendrai à cette ligne.

F. Reniers : Sur le fond d’écran de mon ordinateur, j’ai configuré l’image de Golden Gate Bridge de San Francisco et non pas la muraille de Chine ! On a toujours intérêt à bâtir des ponts qui relient les personnes entre elles plutôt que des murs qui les séparent. Telle est ma manière positive de voir et d’aborder les problèmes. Il n’est donc pas question que l’ULB boycotte les universités israéliennes, car trois notions aussi négatives que le boycott, le désinvestissement et la sanction vont à l’encontre de ma philosophie d’ouverture et de dialogue. J’étais « program chair » du 19e International Vacuum Congress, à Paris en septembre 2013. J’ai choisi le Prix Nobel israélien de chimie Dan Shechtman comme conférencier plénier. Par mes actes, j’ai montré clairement que je m’oppose au boycott.

Un cercle BDS à l’ULB, est-ce un problème ? 

Y. Englert : Un groupe d’étudiants a introduit, conformément à la procédure de l’Université, une demande de reconnaissance d’un « cercle étudiant BDS », ce qui lui permet de constituer une sorte d’association de fait et de mener des activités sur les campus. Suite à un débat au conseil d’administration, ce cercle a été reconnu au nom de la liberté d’expression et cela me semble normal. A cette occasion, j’ai été un de ceux qui ont regretté l’ambiguïté du terme « reconnaître », lequel suggérait une sorte d’approbation de l’objet d’un cercle, alors qu’il n’en est rien. J’ai participé activement au groupe de travail qui a revu la procédure et les droits des cercles,  dont les  conclusions ont été adoptées par le conseil d’administration. Les cercles ne sont plus «reconnus», mais simplement « enregistrés » par l’Université. Cela me semble plus clair.

F. Reniers : Ce n’est plus un problème aujourd’hui. Cette saga qui a commencé en 2010 a eu au moins un mérite : la clarification des règles en matière de cercles. Avec la création du cercle BDS, l’ULB reconnaissait les cercles estudiantins. Depuis les débats houleux que la reconnaissance du cercle BDS a suscités, les règles ont été changées. Désormais, les cercles ne sont plus reconnus, mais ils sont enregistrés. Cette nuance est importante, car cela ne laisse plus croire que l’ULB approuve l’action du cercle. Si l’ULB constate qu’il y a une dérive, elle peut supprimer l’enregistrement. Cela permet de concilier d’une part la liberté d’expression des étudiants et d’autre part, celle de l’ULB en tant qu’institution qui défend et fait rayonner ses valeurs. 

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