A partir de son expérience personnelle de soldat et de ses réflexions d’historien, Elie Barnavi publie Dix thèses sur la guerre (éd. Flammarion), cette guerre qui l’a accompagné tout au long de sa vie de citoyen-soldat. Il présentera son livre le jeudi 9 octobre 2014 à 20h30 au CCLJ.
Quelle est la particularité de votre approche de la guerre ? La guerre peut se comprendre de différentes manières. En ce qui me concerne, il s’agit de considérer la guerre comme une institution, c’est-à-dire la manifestation collective d’une société qui se livre à la violence organisée à un moment donné. D’où ces dix thèses présentées comme différents aspects de la guerre qui traitent du conditionnement individuel et collectif, de la guerre juste, de la morale, etc. La dernière thèse porte sur la fin de la guerre, car j’ai la faiblesse de croire que la guerre n’est pas une fatalité humaine.
Vous êtes un intellectuel engagé, un universitaire et vous avez aussi été soldat dans l’armée israélienne ? Comment l’intellectuel critique par essence, que vous êtes, vit l’expérience de la guerre ? Cet essai est très personnel. Chacune de ces leçons est introduite par un texte portant sur mon expérience de soldat. Ensuite, j’extrapole sur des considérations générales. J’ai essayé, tant faire se peut, d’oublier ce que je sais. Votre question est donc centrale : comment fait-on pour vivre cette contradiction fondamentale entre l’intellectuel et l’homme d’action qu’est le soldat ? Je pense alors qu’on ne fait jamais la guerre en intellectuel. On la fait en homme d’action. Si on se met à réfléchir, on ne la ferait pas ! Ce qui est d’ailleurs vrai pour la guerre l’est aussi pour l’action politique : il n’y a pas pire comme homme politique qu’un intellectuel qui assume le pouvoir en tant qu’intellectuel. L’intellectuel est fait pour critiquer et le soldat pour agir. Il faut malgré tout assumer cette double qualité, mais jamais simultanément ! Dès que je revêtais l’uniforme, j’agissais en soldat. Toutefois, l’uniforme ne doit pas nous transformer en brutes sauvages incapables de distinguer le bien du mal. On a toujours un sens moral, même sous l’uniforme. La guerre est un formidable révélateur des caractères et des consciences. Situation extrême, elle révèle ce qu’on a de pire en nous, mais aussi ce qu’on a de meilleur. Tout soldat est confronté à cette question, qu’il soit un intellectuel ou non.
Pourquoi n’avez-vous jamais versé dans le pacifisme ? Le pacifisme est une posture immorale. Le refus absolu et définitif de toute forme de violence ne fait qu’ouvrir la porte aux méchants et tout cela en comptant sur d’autres pour faire le sale boulot. Je suis un amoureux de la paix, mais je ne suis pas pacifiste ! La guerre est, hélas parfois nécessaire. N’oublions jamais que le pacifisme a été l’un des ressorts de la montée d’Hitler au pouvoir. Même si la guerre est toujours sale, il y a des guerres justes qu’il faut mener, à contrecœur et sans enthousiasme. Comme le beau titre d’un livre de Bernard-Henri Lévy, La Guerre sans l’aimer.
Concernant Israël, on observe que l’armée imprègne considérablement la société israélienne. Est-ce paradoxalement la raison pour laquelle Israël n’a jamais connu de junte militaire ? Vous mettez là le doigt sur le militarisme israélien. Traditionnellement, lorsqu’on parle de militarisme, on songe à des factieux galonnés qui renversent le pouvoir par la force. Ces juntes militaires sont toujours coupées du peuple et s’assoient sur le peuple. C’est le militarisme qu’on peut voir en Afrique ou en Amérique latine. Le militarisme israélien, c’est précisément le contraire : toute la société est imprégnée de la chose militaire. Notre société est faite de citoyens-soldats. Cette particularité explique donc pourquoi vous ne verrez jamais de chars devant la Knesset. En revanche, l’armée est présente partout, ce qui n’est pas les cas dans les sociétés exposées aux juntes militaires, où la coupure est nette.
A quel point cette omniprésence de l’armée est-elle perceptible ? Nos réflexes de langage, nos références et notre culture populaire sont imprégnés de références militaires. C’est incompréhensible pour un étranger, mais la guerre fait partie de notre menu quotidien. Nous utilisons des images guerrières pour évoquer des situations étrangères à la guerre. C’est le prix de cent ans de guerre. Ce qui est dévastateur pour la plupart de mes compatriotes est de finir par ne voir la réalité qu’à travers le viseur de leur fusil. Cela forge le sentiment très diffus que tout peut se régler par la force militaire. Comme si la politique était subordonnée à la vision sécuritaire de l’armée. C’est une conséquence grave de notre culture politique.
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