Elisabeth Roudinesco revient sur la question juive

Emancipation des Juifs, sionisme, création de l’Etat d’Israël, procès Eichmann, antijudaïsme et « procureurs » qui voient l’antisémitisme là où il n’est pas, autant de sujets qu’Elisabeth Roudinesco, en historienne, abordera au CCLJ le 17 décembre 2010 avec son Retour sur la question juive.

Puisque des Juifs se traitent entre eux de nazis, puisque Mein Kampf et Le Protocole des Sages de Sion sont en vente dans les librairies de Beyrouth, puisque dans nos pays où les propos antisémites sont interdits par la loi, l’antisémitisme semble faire son retour, Elisabeth Roudinesco revisite l’histoire de la question juive.
Mais avec le projet d’éviter une historiographie qui ferait des Juifs des victimes éternellement persécutées par les mêmes bourreaux, représentation en miroir d’une historiographie anti-juive réinventant sans cesse les preuves d’un complot juif visant la domination du monde. Il n’y a pas de complot juif. Il n’y a pas non plus de complot antijuif.
Pour Elisabeth Roudinesco, la forme canonique contemporaine de l’antisémitisme est le négationnisme, « consubstantiel au génocide », car il participe de la volonté génocidaire d’en effacer toute trace et de priver les victimes de leur propre mort. L’antisionisme au contraire ne saurait être systématiquement taxé d’antisémitisme. Elle rappelle longuement la fascination de Herlz pour Drumont et reconnaît le caractère colonial de son projet. Le statut de la laïcité dans le nouvel Etat, l’ambiguïté entre Etat juif et Etats des Juifs, tout cela qui fait débat depuis longtemps au sein du monde juif ne saurait être réduit à de l’antisémitisme. De même que le plaidoyer d’un Edward Said pour un Etat binational au sein duquel les Juifs seraient plus proches du « Juif universel » que du « Juif de territoire ». Pour Elisabeth Roudinesco, l’antisionisme ne devient véritablement antisémite que quand il s’empare du mensonge négationniste pour faire d’un génocide inventé la raison de la création d’Israël.
Cette distinction établie, Elisabeth Roudinesco peut écarter de l’antisémitisme la critique émancipatrice du judaïsme par les philosophes des Lumières au nom du Juif citoyen contre le Juif enfermé dans sa communauté religieuse, la critique des banquiers et des commerçants juifs par Marx ou les doutes de Freud sur le projet sioniste. Au nom du « Juif universel », elle espère dans le nom même d’Israël ce Jacob qui a combattu Dieu non pour conquérir des territoires mais pour être « un homme parmi les hommes ».
La psychanalyse face au nazisme
Dans Retour sur la question juive, Elisabeth Roudinesco parle longuement du rapport de Freud au sionisme, mais aussi de la manière dont il a réagi face à la montée du nazisme. Freud a sous-estimé la puissance de destruction du nazisme, et il a laissé Ernest Jones mener une politique de collaboration avec les nazis en Allemagne. « La psychanalyse d’avant guerre est allemande. Freud ne veut pas que la psychanalyse devienne une affaire américaine, psychiatrique et adaptative. Dès les années 20, pratiquée uniquement par des médecins, elle devient une clinique du bonheur, c’est-à-dire une clinique du sauvetage de population névrosée. Or, pour lui, sa doctrine était bien davantage qu’une clinique. C’était une révolution de la pensée. Et toute sa psychanalyse était en Allemagne : les éditions, les revues, l’Ecole de Francfort et l’Institut de Berlin »,précise Elisabeth Roudinesco.
L’effondrement de la psychanalyse en Allemagne lui est insupportable. D’où cet espoir, et cette erreur politique, qu’on peut maintenir une école psychanalytique sous le nazisme. « Ernest Jones, qui dirige l’International Psychoanalytical Association, prône cette neutralité politique et pour maintenir la psychanalyse en Allemagne, il a accepté l’aryanisation. Au contraire d’Eitigon ou de Wilhem Reich qui disent : “Il faut s’en aller”. Par contre, à Vienne, après l’Anschluss, Jones ne trouvera plus de psychanalystes pour accepter de collaborer », ajoute-t-elle.Ils choisissent la résistance et l’exil. Et c’est en exil à Londres que Freud publiera son livre testament, Moïse et le monothéisme.
]]>