Si, pour Dieu sait quelle raison, vous appréciez de lire votre journal en flottant sur l’eau, dépêchez-vous d’aller vous asseoir dans la mer Morte, elle n’en a plus pour longtemps.
Comme on est au Moyen Orient où on verse vite dans le grandiose, les autochtones l’ont appelle « Yam Hamelah », (« mer salée ») en hébreu ou « Bahr Lut », (« mer de Loth ») en arabe. Mais en fait, c’est juste un petit lac d’à peine 810 km 2.
Rien à voir avec le lac Victoria (69. 000 km 2) ou même le Baïkal (31 500 km 2). Bon, c’est vrai qu’elle est spéciale, la mer Morte. Déjà, à 422 m. sous le niveau de la mer, c’est l’endroit le plus bas de la planète.
Et bien sûr, son eau est vraiment salée : à 27,5% alors que la salinité des océans varie en général entre 2 et 4%. D’où la possibilité d’y feuilleter sa gazette et surtout d’y soigner toutes sortes de maux.
Sauf qu’on devra bientôt mettre tout cela à l’imparfait. Non parce que la mer Morte est partagée entre Israël et la Jordanie : les deux pays s’entendent à peu près bien. Le problème, c’est son approvisionnement.
Faisons la courte : en 1930, le lac de Tibériade y déversait, grâce au Jourdain, environ 1,5 milliard de m3 d’eau. Aujourd’hui, le chiffre tourne autour de 117 millions de m3. Logique, il s’agit d’une eau douce, indispensable à tous les pays voisins.
Et les populations d’Israël, de la Jordanie, des territoires palestiniens, mais aussi de la Syrie et du Liban ont quadruplés ces 50 dernières années… Encore n’en consomment elles qu’un peu plus de la moitié.
Le reste est utilisé par les usines israéliennes et jordaniennes qui se sont installées tout autour de la mer Morte pour en extraire du magnésium ou de la potasse. Conséquence, le niveau de la mer Morte (300m de profondeur en moyenne) baisse d’un mètre par an.
En même temps elle recule : sa superficie a diminué d’un tiers en un demi-siècle. Et les deux phénomènes s’accélèrent. Avec d’ores et déjà, une conséquence aussi spectaculaire que dangereuse : des dolines* apparaissent à un rythme quasi quotidien
Et s’il y a bien un événement qui vous incite à déménager –ou à ne pas venir-, c’est la doline : imaginez que, sans le moindre avertissement, s’ouvre sous vos pieds un gouffre qui peut atteindre l60 m de diamètre et 300 m de profondeur !
Et ces dernières années, il s’en est formé près de 3.000 autour de la mer Morte, rien que du côté israélien. Bonjour, les touristes qui constituent 40% des ressources de la région. Encore plus grave, la fin de la Yam Hamelah, serait aussi celle de son biotope.
Comme la mer d’Aral ?
Car s’il n’y a pas de vie dedans, il en existe autour et en quantité. Exemple, la réserve naturelle d’Einot Tsukim où viennent se reposer la plupart des oiseaux migrateurs du Moyen Orient. Un demi-milliard, genre…Sans compter bouquetins, sangliers, chats des sables, loups….
La solution est pourtant toute simple. Sur le papier : la mer Morte manque d’eau ? Il suffit de creuser un canal pour lui en fournir. En 1900, l’Organisation sioniste Mondiale, Theodor Herzl en tête, envisageaient déjà d’en creuser un entre la Méditerranée et la Bar Lut.
Dès son arrivée au pouvoir, en 1977, Menahem Begin reprit l’idée… qui disparut dans les méandres de la bureaucratie. Nouvelle idée en 1994, dans la foulée des Accords d’Oslo : un canal mais depuis la mer Rouge, cette fois.
Et en y associant les Jordaniens et les Palestiniens. En vain, encore une fois. Mais l’idée resurgit en 2002, dans un contexte international pourtant bien plus difficile. Jérusalem et Amman annoncèrent alors avoir demandé à la Banque mondiale un rapport sur la faisabilité du projet.
Le temps de réunir les fonds pour l’étude, de l’organiser et de la conduire et on était en 2013. Et sa conclusion est claire : oui, c’est une bonne idée. Et oui, c’est faisable : pomper chaque année 230 millions de m3 d’eau de la mer Rouge.
Les amener jusqu’aux montagnes jordaniennes toutes proches et de là, les faire descendre dans un canal souterrain de 184 km jusqu’à la mer Morte. Tout au long, on construira des centrales hydroélectriques fonctionnant grâce aux différences de niveau.
Et des usines de dessalement, le tout fournira énergie et eau potable à la Jordanie, la Cisjordanie et Israël. Un projet gagnant-gagnant rare dans la région mais qui reste soumis à nombre d’aléas.
D’abord, il convient que tout le monde soit d’accord. Ce qui en Israël n’est jamais évident : Amir Peretz, ministre de l’Ecologie est vent debout contre tandis que Silvan Shalom (Développement) est tout à fait pour.
Il faut aussi des rapports durablement stables entre les trois parties et donc un accord israélo-palestinien, ce qui est encore loin d’être acquis. A quoi s’ajoute le financement : entre 15 et 17 milliards de dollars.
Les trois pays devraient mettre environ 5 milliards au pot et emprunter 7,5 milliards. Le reste, soit 2,5 milliards, proviendrait du secteur privé. Là encore, à condition qu’un Etat palestinien voie le jour et que le calme règne dans la région… Rien d’évident, on le voit.
Même s’il y a le feu au lac, la mer Morte risque bien de connaitre le destin de la mer d’Aral (Russie) qui avait cependant une superficie de 66.000 km 2. Main de l’homme aidant, elle a perdu en 50 ans 75 % de sa surface et 90% de son volume…
*Doline : gouffre de dimension variable qui se crée dans des endroits où l’eau, en s’infiltrant dans le sous-sol, le transforme en une sorte de gruyère.
Ce texte est librement inspiré d’un article paru dans le bimensuel américain Moment : http://www.momentmag.com/the-dead-seas-revenge/
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