En 2030, avec la Tablette Torah et Etgar Keret

Un samedi matin. Printemps 2030. L’office à la synagogue allait commencer. Eva passa son index sur le DDPAT (1). La porte s’ouvrit. Il y avait déjà beaucoup de monde. Bernard, son ex, l’avait invitée pour la bar-mitsva de son fils Gabriel. Il se tenait sur la bimah (2) avec Gabriel et le rabbin David Newark, son compagnon. Gabriel était ainsi entouré de ses deux papas.

Un moment, au cours de l’office, le rabbin Newark ouvrit l’armoire sainte et en sortit une tablette dans un étui rouge grenat. La Tablette de la Loi, ou Tablette Torah, remplaçait à présent les rouleaux de la Torah. Le rabbin Newark la brandit devant l’assemblée. On aurait cru voir Charlton Heston en Moïse dans Les dix commandements. Plus petite, plus ergonomique et surtout plus légère, c’en était fini des lombalgies, des crampes à l’épaule et de la chemise trempée en été !

Gabriel se mit alors à psalmodier sa parasha (3), avec une voix incertaine, en pleine mue. L’écran illuminait son visage. Lorsqu’il hésitait sur un ta’am (4), il double-cliquait sur le mot pour l’agrandir. Ensuite, il prit la Tablette Torah dans les bras et fit le tour de l’assemblée, accompagné de ses papas.

Les hommes et les femmes saisirent alors un coin de leur talith (5), l’embrassèrent avant de le déposer amoureusement sur la Tablette Torah.

L’office se termina avec le lancer de bonbons et Eva se fraya un chemin pour aller féliciter Gabriel et ses deux papas. Ils avaient tant de mains à serrer, tant de joues à embrasser. Elle ne put leur glisser qu’un furtif Mazal tov.

Dans la rue et tout en marchant, elle se demanda comment le rabbin Newark qui observait le Shabbat dans ses grandes lignes et qui habitait de l’autre côté de la ville était arrivé à la synagogue. A supposer qu’il ait été téléporté, ce qui était plus que probable, était-ce compatible avec la Halakha (6) ? Ceux qui en avaient les moyens se téléportaient pour arriver en quelques secondes au travail ou pour partir en vacances, mais depuis que son ami Rémi avait atterri à Tbilissi, après avoir commandé une téléportation pour Tel-Aviv (un bug), lui et Eva ne prenaient plus que l’avion et les transports en commun, même si cela prenait plus de temps.

Eva attrapa le tram. Il était robotisé et roulait sans conducteur. Les passagers lisaient tous sur leur tablette. Elle sortit un livre de son sac ce qui suscita des regards moqueurs… « Un livre, Hé ! Hé ! »

C’était un livre du vieil écrivain israélien Etgar Keret (7). Le livre aussi était vieux, la couverture décatie, les feuilles étiolées, la reliure rafistolée, avec une superbe dédicace : « A Eva, Que la vie ne cesse jamais de te surprendre ! ».

Elle la lisait et relisait, et cela la rendait joyeuse, parce que tous les jours, la vie la surprenait, même si objectivement, il y avait dans ce monde-là, de moins en moins de raisons de s’étonner.

1. Détecteur de Données Personnelles Anti-Terroristes – 2. Estrade, à la synagogue – 3. Chapitre dans la Torah, lu chaque semaine – 4. Note, inflexion de voix qui accompagne la lecture de la Torah – 5. Châle de prières – 6. Règles de conduite juives qui suivent les textes religieux – 7. Célèbre auteur israélien de nouvelles, né en 1967. Co-réalisateur avec sa femme Shira Geffen de Méduses, récompensé à Cannes en 2007.

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