Le mémorial des Héros et des Martyrs de la Shoah (Yad Vashem) de Jérusalem a vécu du 31 octobre au 7 novembre 2005 dernier, un moment unique dans son histoire : un groupe de vingt Tutsi y a été accueilli pour la première fois dans le cadre d’un séminaire organisé par le Mémorial de la Shoah de Paris et l’Association belge Nyamirambo qui confrontait le génocide des Juifs en Europe à celui des Tutsi au Rwanda. Pendant une semaine, le groupe mené par Yolande Mukagasana, a assisté à un séminaire où historiens, chercheurs et témoins ont apporté une contribution réciproque à la compréhension de ces événements qui ont marqué à jamais le XXe siècle.
Une militante de la mémoire
Tout commence en 1997 lorsque Yolande Mukagasana, victime des massacres qui dévastèrent alors son pays, dans lesquels elle a perdu ses enfants, son mari, son frère et ses soeurs publie un livre de témoignage, La Mort ne veut pas de moi (avec Patrick May, Editions Fixot), où elle raconte ce qu’elle a vu et ce qu’elle a vécu, à savoir l’assassinat au Rwanda, à partir du 6 avril 1994, et en quelque 100 jours, de près d’un million de personnes, principalement tutsi. Réfugiée en Belgique, Yolande Mukagasana est devenue en quelque sorte une militante de la mémoire. Après ce premier opus, elle a publié plusieurs autres ouvrages et coécrit, avec le Groupov, la pièce de théâtre Rwanda 94. En 1997, alors que son ouvrage vient de paraître, elle est invitée par Joël Kotek, historien et politologue, aujourd’hui directeur de la formation au Mémorial de la Shoah de Paris, à témoigner avec quelques-uns de ses compatriotes dans le cadre d’un séminaire à Auschwitz. Elle vient y raconter ce qu’il convient d’appeler, depuis que le mot a été prononcé par le commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, José Ayala Lasso, les 11 et 12 mai 1994, un «génocide».
D’Auschwitz à Jérusalem
Du jour où elle a survécu aux massacres du Rwanda, Yolande Mukagasana a pensé au génocide des Juifs. Eux seuls peuvent nous écouter, nous comprendre, dit-elle souvent. Yolande, qui est allée deux fois à Auschwitz, ce lieu de la destruction, a voulu venir porter son témoignage à Jérusalem, ce lieu de la reconstruction, et travaille à ce que les enfants de bourreaux ne soient pas déshumanisés par les actes de leurs pères, qu’ils comprennent ce qui s’est passé et qu’ils ne soient pas tentés de recommencer. Le but de cette confrontation, poursuit-elle, n’est pas de comparer. C’est d’apprendre, grâce à la Shoa, qu’il y a la vie après la mort, que le survivant peut se reconstruire, quitter la survie pour entrer enfin dans la vie.
Son projet va mettre sept ans à se réaliser. Soutenue par la Fondation française de la Mémoire de la Shoah, le Centre de Documentation Juive Contemporaine de Paris, la Fondation Evens et le Ministère de la Culture et de la Communauté française de Belgique, cette initiative du Mémorial de la Shoah de Paris et de l’Association belge Nyamirambo-point d’appui, co-organisée avec Yad Vashem, rappelle les liens entre les deux génocides : la barbarie des faits, la modernité des moyens employés, une racialisation fondée sur des théories pseudo-scientifiques, la solitude des victimes, la mauvaise foi enfin qui accompagne la restitution historique de ces événements de la part des auteurs mêmes du génocide. Alors même que les Tutsi sont contraints de revenir vivre parmi leurs bourreaux, ceux-ci sont les premiers attachés à en nier l’existence.
Symboliquement, ces liens ne s’arrêtent pas à ces similitudes : comme le rappelait à juste titre Tobie Nathan, lors des discours de bienvenue, le nom même que porte le Rwanda, «le pays de mille collines», est une citation des Psaumes et désigne, dans la Bible, Jérusalem.
Une rencontre de haut niveau
Dans son discours de réception, le directeur du Yad Vashem, Avner Shalev, parle avec émotion du livre de Yolande Mukagasana qu’il vient de lire en hébreu, notamment de ce passage poignant où, cachée pendant onze jours sous un évier, paralysée par la peur, elle raconte toute la gamme des sentiments qu’elle ressent intensément face aux scènes d’horreur auxquelles elle assiste : le dégoût, sa haine profonde vis-à-vis des bourreaux, sa volonté de s’en sortir pour accomplir sa vengeance… Des sentiments qui ont laissé la place à la volonté de rendre compte, de prendre l’Humanité à témoin. Avner Shalev cite cette phrase extraite du livre : Je ne veux ni effrayer, ni éveiller la pitié. Je veux juste témoigner. Il dit que toute la mission de Yad Vashem se retrouve dans ce témoignage, que la première réaction du survivant est très souvent la vengeance (ce poison qui ronge le coeur, dit Yolande) mais que ce sentiment est très vite dépassé par l’impérieuse nécessité d’entretenir la mémoire des disparus : Il faut que quelqu’un sur cette terre, dit-il, sache «pourquoi» ils sont morts. Revenant à Yolande et à ses amis qu’il accueille aujourd’hui, il ajoute : Je suis heureux que ce lieu soit celui où se transmet leur témoignage, que cette visite nous aide à comprendre notre propre tragédie, similaire et pourtant si différente. Les Juifs, en effet, ne réclament pas le monopole de la souffrance.
En l’espace de sept jours, les participants du séminaire ont assisté à un programme tellement nourri qu’ils n’ont pas eu le temps de visiter Jérusalem, sans parler de Tel-Aviv.
Elie Ben-Gal, dans sa conférence introductive, avait souligné la singularité de la Shoa, le fait qu’elle n’est pas une affaire juive, qu’elle est avant tout une affaire allemande. Il citait la question qu’avait posée Primo Levi à l’un de ses bourreaux : Pourquoi avez-vous fait cela? Il lui avait été répondu : Et vous, pourquoi êtes-vous nés? Pourquoi je suis né? De cette question, Yolande Mukagasana en connaît la réponse : Pour témoigner. Nos morts n’ont aucun souvenir de ce qui s’est passé, dit-elle. Si je meurs aujourd’hui sans avoir délivré mon témoignage, à quoi aura servi ma survie?
Didier Pasamonik