Enigmatique Start-up Nation

Israël occupe la deuxième position du classement des pays possédant le plus grand nombre d’entreprises technologiques cotées au NASDAQ. Le miracle technologique israélien est impressionnant tant ses innovations audacieuses ont des applications concrètes dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la génétique, la robotique, la sécurité informatique, la médecine et internet évidemment.

Ces sociétés israéliennes de haute technologie reculent sans cesse les limites du possible : à chaque problème quasiment insurmontable, une solution technologique est apportée par de jeunes entrepreneurs israéliens hyper créatifs. Ce succès a même amené certains à qualifier à juste titre Israël de Start-up Nation.

Les plus enthousiastes ne manquent pas de rappeler que ce miracle technologique ne fait que concrétiser une prédiction d’Albert Einstein : « Israël ne pourra survivre qu’en développant la connaissance et la technologie ». Et dire que la présidence de l’Etat d’Israël lui avait été proposée en 1952, suite au décès de Haïm Weizmann. Einstein avait décliné l’offre et ce refus poli a mis fin à l’embarras de Ben Gourion qui se posait la question suivante « Que faisons-nous s’il accepte ? ».

Si les Israéliens ont scrupuleusement suivi le conseil d’Einstein, les formidables prouesses technologiques de la Start-up Nation comportent pourtant une énigme troublante : le développement de ce tissu économique fondé sur la créativité, l’ouverture sur le monde et les interconnexions n’a pas été accompagné d’un élan de progrès sociétal, d’un rejet du nationalisme exacerbé, d’une laïcisation accrue de la société, ni d’une remise en cause de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens. Ce foisonnement d’intelligence et de génie créatif n’a pas permis aux Israéliens de découvrir le moyen de régler une fois pour toutes le conflit dans lequel Israël s’enfonce depuis trop longtemps. Grâce à leur implication majeure dans le développement des sciences, des technologies et des flux d’informations, les Israéliens ne seraient-ils pas susceptibles de bâtir une société plus ouverte à l’altérité et d’accepter la création d’un Etat palestinien.

Cette contradiction n’empêche pas les dirigeants israéliens comme Benjamin Netanyahou ou Naftali Bennett, lui-même ayant créé une start-up spécialisée dans la lutte contre la fraude sur internet, de proclamer qu’avec son industrie high tech, Israël s’acquitte d’une version 2.0 du Tikkoun Olam (littéralement « répandre le bien »). Une manière bien autiste de concevoir ce concept juif impliquant que les Juifs se doivent d’œuvrer à la justice. Tant qu’Israël domine par la force un autre peuple et l’empêche de vivre librement, ce discours sur le Tikkoun Olam concrétisé par les innovations des start-up israéliennes sonnera creux et faux.

Au lieu de se référer au Tikkoun Olam, ces dirigeants israéliens devraient se pencher un instant sur d’autres avertissements qu’Einstein avait adressés à ses amis sionistes et israéliens. « Nous devons faire tout notre possible pour que la compréhension psychologique et une volonté honorable de coopération prennent la place du ressentiment envers les Arabes », a écrit Einstein en 1930. « Surmonter cette difficulté sera la pierre de touche du droit à l’existence, au sens le plus noble, de notre communauté ». Einstein a mis le doigt sur l’essentiel : dans une société civilisée, les connaissances scientifiques et technologiques n’ont de sens que si elles rencontrent un ensemble de valeurs morales, politiques et juridiques consacrant la dignité humaine et le respect des personnes. Et nous le savons tous, grâce à ses fondements démocratiques, Israël possède les ressources pour surmonter cette difficulté et réussir pleinement ce pari humaniste et universaliste. 

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