Enquête sur la fachosphère

Dans Vol au-dessus d’un nid de fachos (éd. Fayard), le journaliste français Frédéric Haziza analyse les réseaux, les stratégies et les discours des nouveaux gourous de la « fachosphère » : Alain Soral, Dieudonné et d’autres moins connus du grand public, mais complètement liés à l’extrême droite française. Frédéric Haziza présentera au CCLJ son enquête sur cette nébuleuse raciste, antisémite, sexiste et homophobe le vendredi 28 mars 2014 à 20h30.

Le nid de fachos dans lequel on trouve Dieudonné et Alain Soral correspond-il à une nébuleuse rouge-brun ? Frédéric Haziza : Il s’agit plutôt d’une nébuleuse verte (islamo-salafiste), brune (extrême droite) à laquelle s’ajoute un condiment rouge correspondant aux militants égarés de l’extrême gauche obnubilés par le combat antisioniste qui les conduit à un antisémitisme pur et dur. Cette nébuleuse a trois obsessions : le Juif, l’homosexuel et la femme. Car il n’y a pas que l’antisémitisme qui rassemble ce nid de fachos : l’homophobie et le sexisme sont aussi au cœur de leur rhétorique haineuse. Une nébuleuse organisée autour d’un idéologue, Alain Soral qui se déficit lui-même comme « national-socialiste » donc comme nazi, d’un propagandiste Dieudonné M’bala M’bala et d’un « milicien » fasciste Serge Ayoub. Depuis la Manif pour Tous, l’ultradroite a pu occuper la rue. Ses militants voient dans la montée du FN et l’accroissement de la fréquentation de leurs sites Internet, le signe qu’ils sont dans le sens de l’Histoire, que leur heure est venue. Cela les rend d’autant plus actifs.

La manifestation Jour de colère du 26 janvier est-elle l’illustration de ce changement ? F. Haziza : Nous avons pu le constater lors de la manifestation Jour de Colère du 26 janvier avec les slogans racistes, antisémites, homophobes, et sexistes. Des slogans qu’on n’avait plus entendus en France et en Europe depuis les années ‘30. Une manifestation qui illustre bien ce phénomène de fusion des extrêmes et des antisémites de tous bords: elle regroupait des néonazis, des groupuscules fascistes, des catholiques intégristes, des amis de Dieudonné, de Soral et des gens issus de l’extrême gauche antisioniste. Cette manifestation Jour de Colère apparaît comme un tournant où la radicalisation du discours politique légitime le racisme et l’antisémitisme. Il y a quelques années, la manifestation Jour de colère n’aurait réuni que quelques centaines de personnes. Le 26 janvier, ils étaient plus de 17.000 à manifester ! Ce jour-là, un seuil a été franchi. Mais il ne s’agit pas que d’un problème, d’un phénomène français. C’est vrai, le populisme gagne en Europe, le racisme n’est même plus un interdit. Désormais, il peut même faire débat, être une opinion. C’est dans ce contexte que Dieudonné M’bala M’Bala et Alain Soral tentent de fédérer autour d’eux une France antisémite black-blanc-beur.

Internet est-il essentiel pour ce nid de fachos ? F. Haziza : Oui. Auparavant, ces mouvements radicaux ne représentaient que quelques milliers de personnes. Grâce à internet, cette nébuleuse a pu prospérer. Dieudonné et Soral en font partie. Il n’y a pas que les cinq à six mille personnes assistant à ses représentations. Tant les vidéos de Dieudonné que celles de Soral, sont regardées sur internet par centaines de milliers de personnes voire des millions de personnes. J’ai pris conscience des proportions et des conséquences affolantes de ce phénomène en novembre 2012 lorsque certaines vidéos me concernaient personnellement. Et ce, suite à mon refus d’accueillir Alain Soral sur le plateau de LCP. J’avais notamment motivé ce refus par ces mots : « Je me refuse à inviter des gens qui diffusent des idées racistes, antisémites, du même ordre que celles qui ont envoyé mon grand-père à Auschwitz ». Depuis, je suis donc l’objet d’une véritable campagne antisémite et négationniste de la part d’Alain Soral.  Une campagne lancée  lancée via le site internet Egalité et Réconciliation de Soral, relayée par une pétition demandant que je sois mis à la porte de La Chaîne parlementaire (LCP) où je suis journaliste politique du fait de mon « tribalisme » juif. Ce qui m’a conduit à chercher à savoir depuis pourquoi cela m’est-il arrivé ? Qui sont ces gens qui osent assassiner l’Histoire et la Mémoire ? Comment notre pays a-t-il pu en arriver là ? Je suis bien conscient qu’il n’y a pas que l’antisémitisme. Mais comme toujours l’antisémitisme est le thermomètre du mal-être des sociétés. Mon enquête part de ce « test » pour repérer les nazis actuels. Comme le rappelait justement le Président de la République au dernier dîner du CRIF, cette nébuleuse antisémite utilise « internet pour colporter des rumeurs qui deviennent des tumeurs ». Parmi les millions de personnes visionnant les vidéos de Soral et Dieudonné, tous ne sont pas antisémites. Mais si l’on considère que parmi elles seule une toute petite partie, ne serait-ce que 5% de ces internautes défendent et assument les idées de Soral et Dieudonné, cela représente malgré tout des centaines de milliers de personnes, ce qui est supérieur au nombre moyen des militants d’un parti politique en France !

Cette nébuleuse influence-t-elle le débat politique ? F. Haziza : Oui. Elle est en train de polluer le débat sur une série de questions. On a pu le voir avec le débat sur le mariage des homosexuels. Au départ, l’initiative de la Manif pour tous était un mouvement populaire dans lequel on voyait des familles entières défiler pacifiquement. Mais progressivement, l’ultra droite a pris le dessus. Une image m’a profondément marqué : alors que l’une de ces manifestations se termine sur l’esplanade des Invalides au printemps dernier, le reporter d’une chaine d’info en continu conclut son reportage par ce commentaire : « Tout s’est bien passé, on a juste pu voir quelques saluts nazis devant l’Assemblée nationale » ! Ces « quelques saluts nazis » m’ont horrifié. Comment traiter aussi légèrement un tel fait ? Comment considérer qu’il était ainsi anodin de faire un salut nazi devant des forces de police chargées de maintenir l’ordre autour du Parlement français ? Il est grave qu’un journaliste ne puisse distinguer une idéologie raciste et antisémite d’une opinion. Comme si on pouvait être pour être raciste ou antiraciste. Tout se vaudrait et tout serait pareil. Cela fait froid dans le dos.

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