Nous aurions aimé ouvrir la saison sur un ton léger, davantage en phase avec la nouvelle année. Malheureusement, les événements de ces dernières semaines nous ont conduits à placer ce numéro sous le signe de la gravité. Les résultats de l’extrême droite, en Flandre, bien sûr, mais aussi à Bruxelles et en Wallonie, et l’accroissement plus que significatif des actes antisémites émanant d’extrémistes trop souvent issus de l’immigration sont les deux facettes d’un même mal qui ne cesse de progresser.
La citoyenneté, dans son acception traditionnelle, avait en effet ouvert la voie au «droit à l’indifférence», c’est-à-dire au droit des minorités d’appartenir à la communauté nationale, laquelle reconnaît indistinctement comme sien l’ensemble des citoyens, quelle que fût leur origine ou leurs croyances, renvoyées dans la sphère privée. Ainsi, les identités communautaires ont pu se constituer, non pas en opposition, mais en cohérence avec les identités nationales.
Depuis quelques années, avec l’effondrement progressif des référents nationalitaires modernes au profit d’une identité européenne qui ne parvient pas encore à exercer une fonction de substitution adéquate -analogue, par exemple, à celle que remplit l’identité américaine-, cet équilibre est en train de se rompre en réveillant les vieux sentiments d’appartenance ethnique ou religieuse.
Les succès grandissants du Blok et du communautarisme font écho au même processus de déliquescence progressive des identités nationales fondées sur la citoyenneté, et l’exaltation des racines du terroir -où qu’il se trouve-, arrosées par le sang de la tribu ou nourries par le fanatisme de la religion, prend chez certains l’ascendant sur toute autre considération identitaire. Les discours de l’extrême droite et de l’ethnicisme se renforcent ainsi mutuellement. Les nostalgiques d’une unité nationale mono-ethnique partagent le même mépris pour les valeurs de la citoyenneté que les communautaristes. Tous deux professent la haine de l’Autre et ne se reconnaissent que dans la communauté de foi ou de sang. Même refus opposé à la différence et à la vie plurielle dans la cité. Même déni obscurantiste de l’Etat de droit. Mêmes exhortations délirantes à l’imaginaire et à une pureté perdue qui, en réalité, n’a jamais existé que dans l’esprit d’idéologues fanatisés.
Combattre les stéréotypes
On aurait tort de croire que l’exploitation du conflit israélo-palestinien soit étrangère aux intérêts des formations post-nationalistes. Ainsi, la plupart des sites internet extrémistes musulmans répandent les théories élaborées par le négationnisme… occidental. En 2002, Dream TV, une chaîne de télévision égyptienne, avait diffusé par satellite le feuilleton Un cheval sans cavalier, inspiré des Protocoles des Sages de Sion, référence centrale des mouvements fascistes. L’antisémitisme professé dans le monde arabe fait fréquemment partie de l’argumentaire antisioniste et il s’inspire à cette fin de l’éventail des thèses nauséabondes soutenues par la «bonne vieille» extrême droite européenne, puisées dans la propagande anti-dreyfusarde et le néo-romantisme nationaliste français, dans Mein Kampf, les oeuvres de Faurisson ou de Garaudy. Lorsque ces messages provenant de médias ou de sites arabes parviennent à certaines populations d’origine immigrée dans nos pays, ils contribuent immanquablement à justifier la critique et l’agression des Juifs parce que leurs auteurs voient dans l’existence d’Israël et l’occupation des territoires palestiniens la preuve manifeste de cette volonté juive de conquérir et d’asservir le monde, dénoncée depuis si longtemps par la littérature d’extrême droite.
Telle est l’étrange coïncidence de ces deux figures de la judéophobie qui, en réalité, n’en forment qu’une. C’est pourquoi la lutte contre l’antisémitisme n’a de sens que si elle est conduite jusqu’à son terme, c’est-à-dire si elle prend en compte l’ensemble de ces conséquences. Cela suppose non seulement le rejet des thèses de l’extrême droite, mais également la stigmatisation publique de celles qui ont contaminé l’autre extrémité de l’échiquier politique. C’est également la raison pour laquelle nous avons largement ouvert nos colonnes aux initiatives récemment prises en ce sens par les responsables politiques et associatifs et nous sommes fait l’écho des positions défendues par des personnalités musulmanes qui ont dénoncé les agressions et marqué leur solidarité avec les Juifs.
Seul l’affermissement des liens de la citoyenneté, fondé sur un discours public réprimant sévèrement les actes antisémites -comme toutes les autres formes de racisme- et sur l’éducation à la tolérance peut espérer combattre efficacement la haine qui vise actuellement les Juifs. Seul un projet de société qui conditionne le respect des différences à celui de l’Etat de droit permettra de rendre hors-la-loi toutes les discriminations attentatoires à la dignité de chacun. Sortir du cercle vicieux entretenu par ces deux populismes de l’extrême implique, plus spécifiquement, une meilleure formation des responsables de l’information et du secteur associatif, certes, à l’histoire de la Shoa, mais surtout à celle du sionisme et du monde juif contemporain. Sans quoi, les populations susceptibles de verser dans l’antisémitisme continueront à trouver dans les approximations et les ambiguïtés relayées par certains leaders d’opinion mal informés et insuffisamment sensibilisés au problème, les confirmations de leurs représentations sociales.
Bonne et heureuse année à celles et ceux qui parmi vous la
célèbrent. Shana Tova.