Entretien avec Didier Reynders

Didier Reynders a pris part aux négociations relatives aux indemnisations. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le ministre belge des Finances explique le détail des accords portant sur plus de 110 millions d’euros et propose l’ouverture d’un large débat national destiné à faire la lumière sur les années les plus sombres de l’histoire récente de notre pays. La Belgique est parmi les derniers pays européens à avoir traité le problème des restitutions. Comment l’expliquez-vous?
Je dois avouer que je ne me l’explique pas. Bien sûr, toutes les dépenses de l’Etat pouvaient entraîner des objections durant la longue période d’assainissement des finances publiques. Mais cela ne valait certainement pas pour les assurances, les banques ou, même, pour la Banque Nationale. Je pense que le dossier n’est pas sorti plus tôt en raison du manque de sensibilisation ou d’intérêt de la société belge pour la situation vécue par les Juifs.
Il est très difficile de savoir pourquoi, à un moment donné, une collectivité -notamment politique- accepte de prendre conscience d’un problème. Et je dois souligner que le Premier ministre, Guy Verhofstadt, dès la mise en place de ce gouvernement, a beaucoup insisté pour que nous avancions dans la voie de la reconnaissance des spoliations et vers la restitution. Le Parlement s’est également engagé en ce sens. Il est toutefois regrettable que le processus ait été si long.

Alors que la France reconnaissait par la voix de Jacques Chirac la responsabilité de l’Etat français dans le collaborationnisme, la Belgique en était encore à envisager l’amnistie des inciviques…
C’est vrai, c’est d’ailleurs ce qui avait provoqué une vive réaction de Louis Michel, demandant que l’on entreprenne un réel travail de mémoire. En Flandre, d’aucuns ont réclamé l’amnistie. Personnellement, j’y suis totalement hostile. Par contre, je suis pleinement favorable à l’idée d’ouvrir, sans équivoque, les dossiers du passé. Aujourd’hui, certains pays subissent encore les conséquences de ce type d’amnésie. En Autriche, l’absence d’un travail de mémoire, de reconnaissance et d’autocritique est probablement lié au succès de l’extrême droite. En Belgique, il est probable que cela ait joué dans le nord du pays, où l’on a persisté à ne pas ouvrir des dossiers individuels qui posaient des problèmes de reconnaissance, sinon de culpabilité. Toutefois, ce phénomène a touché l’ensemble des pays européens.

Beaucoup de débats embarrassants ont pourtant été occultés depuis la fin de la guerre…
Ces questions ont progressé. Les travaux que l’on vient de mener sur la spoliation l’ont montré. Toutefois, je crois qu’il reste encore un important travail de mémoire collective. Ce travail peut prendre différentes formes, comme celle d’une véritable commission d’enquête parlementaire ou celle d’une commission nationale regroupant des universitaires ou des chercheurs spécialisés. Il me paraît très important de créer un lieu destiné à recueillir les témoignages. Les victimes pourront y parler de leur vécu ou de celui de leur famille, des gens voudront peut-être également s’expliquer sur leur comportement passé. Des observateurs scientifiques, je pense notamment à des historiens, souhaiteront sans doute également faire entendre leur voix… Ce débat doit être mené en évitant de tomber dans la polémique communautaire, au sens national du terme. C’est pourquoi je pense qu’il faut rechercher dans le nord du pays, peut-être dans les assemblées parlementaires, des responsables politiques qui sont également favorables à la création d’un tel lieu. Il faut que ce débat soit national si l’on veut vraiment aller au fond des choses.

Venons-en à présent aux accords qui ont été récemment signés. Comment avez-vous évalué les montants des indemnisations?
Pour ma part, je suis intervenu à la fin des négociations. Du côté de l’Etat, nous nous sommes basés sur les montants figurant dans le rapport de la Commission Buysse, auxquels nous avons appliqué un coefficient. Chacun savait dès lors quel serait le coefficient minimum puisqu’il n’était pas question, pour les autres parties, de descendre en-dessous d’un coefficient qui avait été accepté par l’Etat pour son propre compte. En ce qui concerne les assurances, la communauté juive avait elle-même accepté un montant forfaitaire, sans que je n’aie à intervenir dans la négociation. En revanche, j’ai pris part aux négociations avec les banques. Celles-ci proposaient un montant de 800 millions de francs belges (approximativement 20 millions d’euros) alors que les représentants de la communauté juive demandaient une somme de plus de 4 milliards (soit, environ 100 millions d’euros). Très vite, chacune des parties avait pratiquement fait la moitié du chemin pour parvenir à une solution équitable. Nous avons donc tenté de faire la part des choses. Je ne souhaitais pas que l’on en arrive à un forfait, comme cela avait été le cas avec les assurances parce que du côté des banques, les montants étaient plus significatifs et je souhaitais que l’on essaie de coller au plus près de la réalité.

Comment le montant global de 110 millions d’euros sera-t-il distribué?
Dans mon esprit, les choses sont très claires. Pour que nos concitoyens ne se méprennent pas, il faut souligner qu’il ne s’agit pas de faire payer à la Belgique le prix d’un dédommagement abstrait. Les restitutions concernent, très concrètement, des biens et des avoirs qui ont réellement été volés. L’objectif que nous nous étions fixé visait donc à rendre aux victimes ou à leurs ayants-droit ce qui leur revient de droit. En réalité, on sait très bien que ce n’est pas toujours possible parce que de trop nombreuses familles ne sont pas revenues des camps de la mort. Au-delà des dossier individuels, nous souhaitions également mettre à la disposition de la Fondation des moyens importants pour veiller au travail de mémoire -qui est très essentiel pour la communauté juive elle-même, mais aussi pour toute la communauté nationale-, et pour entreprendre un travail de reconstruction. Je ne voudrais pas -et les responsables de la communauté juive que j’ai rencontrés le disent eux-mêmes- que la Fondation soit exclusivement tournée vers le passé. Il me paraît important pour la communauté juive de préparer également l’avenir.

Comment les demandes individuelles seront-elles traitées par la Commission gouvernementale?
Le principe devrait être assez simple. Lorsque l’on peut démontrer une spoliation individuelle et qu’il est possible d’en évaluer les montants, l’indemnisation sera intégrale. Il faudra toutefois distinguer les demandes fondées sur des preuves irréfutables, de celles où l’on constate qu’il manque des éléments probants. Dans ce cas de figure, une indemnisation forfaitaire devrait être envisageable, mais je souhaite laisser à la Commission gouvernementale le soin de trancher cette question, une décision à laquelle seront également associés les représentants de la communauté juive.

La majorité des dossiers relèvent pourtant du second cas que vous décrivez. Beaucoup de Juifs se trouvent dans l’incapacité de chiffrer avec précision la valeur des biens dont ils ont été spoliés…
C’est exact. Et le problème que vous soulevez à propos des dossiers individuels est du même ordre que celui que nous avons rencontré pour l’évaluation des montants globaux. Si la plupart des victimes ne peuvent évaluer les montants qui leur sont dus, comment voulez-vous chiffrer avec précision les montants qui avaient été spoliés par l’ensemble des secteurs? On a tenté de le faire avec, probablement, un certain degré d’inexactitude, mais je crois que nous avons abouti à une solution tout à fait honorable. Je suis certain que la Commission travaillera dans le même souci d’équité, en évaluant les montants qui devront être restitués à chacun, qu’il s’agisse d’une somme établie avec précision lorsque la spoliation peut être chiffrée, ou d’un montant forfaitaire, lorsque celle-ci ne peut l’être.

Les restitutions ne constituent que l’une des demandes introduites par la communauté juive. Aujourd’hui, le statut de déporté «racial» n’est toujours pas reconnu par la Belgique…
Ce problème s’est posé de manière analogue durant de nombreuses années à un niveau plus général : à l’intérieur des catégories de victimes, certaines personnes reprochaient au politique de ne pas être reprises à titre individuel. Mais au-delà de ces cas isolés, certains ont fait valoir, bien souvent à juste titre d’ailleurs, qu’ils n’étaient pas considérés comme des victimes parce que leur situation durant la guerre relevait d’une catégorie qui n’était pas reconnue comme telle. Pourquoi les membres de la communauté juive et de la communauté tzigane n’étaient-ils pas considérés comme des victimes au même titre que d’autres ont pu être victimes de discriminations sexuelles? C’est ce type de question que nous souhaitons examiner aujourd’hui dans le cadre de la problématique générale des victimes de la guerre. En outre, le problème des orphelins, dont l’un des parents, sinon les deux, ont été déportés, et la spoliation des biens culturels -pour lesquels le travail se poursuit jusqu’à l’été prochain- vont également faire l’objet de propositions qui porteront sur la problématique globale des victimes de la guerre. Cela devrait déboucher sur une double reconnaissance : une reconnaissance financière, qui sera octroyée comme elle l’a été pour les autres victimes, mais également une reconnaissance morale, plus importante encore : la reconnaissance du fait d’être victime en tant que Juif.

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