Et pourquoi un robot ne ferait-il pas un bon Juif ?

Demain, des robots humanoïdes vivront parmi nous, ce qui posera toutes sortes de questions délicates, dont celle-ci, qui ne devrait pas manquer de vous interpeller : pourront-ils faire le 10ème d’un minian* ?

Si, comme on vous le souhaite, vous vivez jusqu’à 120 ans, lecteur et néanmoins ami, vous pourriez bien entendre un jour le rabbin de votre synagogue tenir le discours suivant : « Mes amis, il manque quelqu’un pour le minian de demain matin… Oui, Z-6PO ? Tu es volontaire ? Et bien, c’est réglé, alors »

Cela ne vous étonne pas ? C’est donc que vous  regardez des feuilletons comme « Almost Human » (RTBF 2) ou « Real Humans » sur Arte et que vous avez donc l’habitude de robots, hubots, androïdes, cyborgs… ressemblant comme des frères à des humains.

Oh, vous avez aussi vu des films comme Mondwest avec Yul Brynner et Terminator et Blade Runner ? Et même le Métropolis de Fritz Lang ? Vous avez donc tout de suite compris où se situait l’impossibilité.

Qu’un robot parvienne à se faire passer pour un humain, pas de souci. Mais qu’un rabbin l’accepte comme tel, c’est une autre paire de boulons. ! Un androïde participant à un minian, vraiment ! Et pourquoi pas une femme tant qu’on y est ?

Votre problème, c’est que vous fréquentez des rabbins qui sont plutôt de l’école de Shammaï que de celle de Hillel**, hé ? Mais si vous discutiez avec, par exemple, le rabbin Mark Goldfeder***, vous verriez que la Halakha, la Loi juive est assez ouverte sur cette question.

Selon elle, en effet, il existe deux critères essentiels pour être considéré comme un homme :  -avoir un visage humain (l’apparence du reste ne compte pas). Facile pour un robot.  -Savoir non seulement s’exprimer  (ce que n’importe quel perroquet peut faire, sans parler des politiciens) mais aussi avoir la capacité de dire des choses sensées, preuve selon le Talmud de la possession d’une âme.  

Admettons. Mais comment démontrer qu’un robot en est capable ? Simple, on demande à Alan Turing (1912-1954).  Plus précisément, on regarde si la machine est capable de passer le test qu’il a mis au point : dialoguer (par écran interposé) durant 5 minutes avec des scientifiques et en convaincre au moins 30%  qu’on est humain.

Et que s’est-il passé le 14 juin de cette année ? Pour la 1ère fois,  un robot de l’université britannique de Reading est parvenu à faire croire à 35% d’un tel jury qu’il était un adolescent ukrainien de 13 ans (ce qui expliquait son mauvais anglais) !

Convaincu, vous n’êtes pas : l’homme n’est-il pas le seul à avoir reçu de Dieu le privilège de posséder une âme ?  A cela, Turing, qui n’était pas juif (personne n’est parfait) répondait qu’il ne voyait pas pourquoi Dieu ne pourrait pas doter une machine d’une âme si l’envie Lui en prenait.

Ne serait-il pas préférable que les robots soient athées ?

Oui mais, vous entêtez-vous, même si un robot peut être considéré comme un homme par la Halakha, il n’est pas juif puisqu’il n’est pas né d’une mère juive (ni d’un père juif, d’ailleurs. En fait, si on va par là, il n’est pas né du tout).

Et Adam et Eve, ils avaient des parents juifs ? Non, Mossieu, non, Madame.  Ils ont été créés. Tout comme les robots. Coincés, vous lancez l’argument suprême : Et la circoncision ? Les hommes juifs doivent être circoncis, non ?

Encore raté : déjà, comme les anges, les robots actuels n’ont pas de sexe. Et, demain, quand ils en auront un, nul ne peut dire à quoi ressemblera celui des robots mâles : pour des raisons hygiéniques ou financières, on aura peut être économisé sur le prépuce….

De toute manière, selon le rabbin Goldfeder : « dans la terminologie halakhique, nous les considérerions « nolad mahul » (c’est-à-dire, nés déjà circoncis) ». Hé oui, cela arrive parfois. D’après certains érudits, c’était le cas de notre Jacob. Ou, chez les voisins, de Mahomet….

Et le rabbin de poursuivre : « quand quelque chose semble humain, et agit en humain, à tel point que je le croie humain, alors la Halakha pourrait le considérer comme humain ».  Restriction :

« Je dois bien sûr préciser que toute cette discussion est « lehalakha velo lemaaseh », une opinion théorique et non pratique. ». Ce qui ne l’empêche pas de conclure : « Nos Sages devraient commencer à réfléchir  ces questions, parce qu’elles seront à l’ordre du jour dans 30 ans et non dans un siècle ».

Et donc, si un de ces samedis, il y a à vos côtés ce type sympathique mais un peu raide et qui récite la prière d’une voix chuintante, vérifiez avant d’envisager qu’il ferait un bon parti pour votre cadette…

Ceci étant, toute cette discussion est quand même quelque peu biaisée : pourquoi diable le robot moyen aurait-il envie de participer à un minian (ou à toute autre cérémonie religieuse) ? Et d’ailleurs, afin d’éviter tout massacre entre machines, ne serait-il pas plus prudent de faire d’elles des athées ?

*Minian : quorum de dix hommes nécessaire pour réciter les prières importantes.

** Shammaï et Hillel (1er s. avant notre ère) : comme le raconte une histoire célèbre, ces Sages représentent les deux faces du judaïsme : un homme vient voir Shammaï et lui dit qu’il accepte de se convertir si celui-ci lui explique toute la Torah debout sur un pied.

Shammaï, furibond le jette dehors à grands cris. Quand l’homme fait la même demande à Hillel, celui-ci se met sur un pied et répond : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaires. Maintenant va et étudie »

***Mark Goldfeder, rabbin orthodoxe et membre du Centre juridique et religieux de l’Université Emory d’Atlanta, en Virginie

Ce texte est basé en partie sur cet article : http://www.jta.org/2014/06/12/life-religion/should-robots-count-in-a-minyan-rabbi-talks-turing-test

]]>