Et si on « neutralisait » la Shoah ?

A hurler au génocide au moindre crime, on finit par le banaliser. A mettre le judéocide à toutes les sauces, on lui ôte tout sens. Cela fait bien sûr les affaires des antisémites. Mais pourquoi des Juifs jouent-ils eux aussi à ce jeu dangereux ?

Que les ministres du gouvernement israélien actuel tiennent des propos inconsidérés n’étonne plus grand monde. D’ailleurs, le bureau de presse du Premier ministre a toujours un démenti sous le coude, au cas où.

Cette fois, cependant, il n’a pas cru bon de se distancier des propos du ministre de la Justice, M. Yaacov Neeman et c’est fort dommage. C’était fin juin à Jérusalem, lors de la « Conférence des Présidents », durant laquelle des leaders juifs de diaspora dialoguent avec des  dirigeants israéliens.

Critiquant les mariages mixtes, M. Neeman s’est exclamé : « Soyons réalistes, ce que Hitler -que son nom et son souvenir soient maudits!- n’a pu réaliser se produit à présent dans la diaspora, où une terrible assimilation est en marche ! ».

Ah, les relations -surtout intimes- avec les non-Juifs ! Vaste problème que le Ministre semble découvrir avec horreur. Non que la chose soit nouvelle pourtant. Dans la Bible, déjà, Ezra, entre autres, se lamentait parce que les Israélites avaient épousé des païennes.

On notera qu’à l’époque, le peuple l’écouta et  renvoya directement toutes ces « shiksès » dans leurs tribus. C’était le bon temps. Mais, même si, de nos jours la discipline laisse davantage à désirer en diaspora, le Ministre devait-il pour autant recourir à un tel argument ?

Car, dans la conscience collective moderne, Hitler est considéré comme le pire criminel de l’Histoire, la quintessence même du Mal. L’évoquer montre donc la dramatique importance du sujet dont on parle.

Et c’est là que le bât blesse. Chez beaucoup, notamment parmi les antisionistes et/ou les antisémites, cette primauté dérange. Car, dans la foulée, elle donne aussi au génocide commis contre les Juifs une sorte de prépondérance dans l’horreur.  

D’où leur volonté sinon de nier carrément le judéocide, du moins de le banaliser. Le moyen le plus simple étant de hurler au génocide à chaque carnage, boucherie ou massacre de civils. Si  tout est génocide, celui des Juifs n’a plus une importance particulière…

Une obscénité absolue

Ce n’est pas que le meurtre d’un seul innocent, où que ce soit, pour quelque raison que ce soit, ne soit déjà de trop. Mais les mots ont un sens et celui du « génocide » (créé en 1944 pour désigner l’extermination systématique des Juifs par les nazis) est clair : il s’agit de « l’anéantissement délibéré et méthodique d’un groupe d’hommes, en raison de sa race, de son appartenance ethnique, de sa nationalité ou de sa religion en vue de le faire disparaître dans sa totalité ».

Que racistes ou négationnistes tentent de minimiser cette définition est bien dans leur saumâtre logique. Mais que des Juifs en fassent autant laisse pantois. Spécialement lorsqu’ils occupent un poste d’autorité.

Le Ministre Neeman, qu’on ne suppose pas être absolument idiot, a bien dû être conscient de l’obscénité absolue de cette comparaison entre les mariages mixtes et la mort de six millions de Juifs (sans même parler des 50 millions de non-Juifs qu’Hitler a aussi massacrés).En est-on rendu là qu’un ministre israélien fasse preuve d’une telle désinvolture juste par volonté d’asséner une formule choc ?

Et d’une façon plus générale, six décennies après le judéocide, le moment ne serait-il pas venu de cesserde l’utiliser pour justifier ou condamner une cause ?  De cesser de le mettre à toutes les sauces idéologiques, d’admettre enfin que ces millions de morts n’appartiennent à personne ? Leurs descendants n’ont aucun droit sur eux et un seul devoir : honorer leur souvenir.

Et si, nous, le peuple juif, au-delà de toutes nos divergences, décidions, une fois pour toutes, de « neutraliser » la Shoah ?

]]>