Etgar Keret : ‘7 années de bonheur’

Etgar Keret est une star en Israël. Lui qui écrit pour « entrer en contact avec ses émotions » nous offre un livre croustillant sur les saveurs de sa vie et de son pays.

« L’écrivain n’a pas créé le monde », mais quel monde créez-vous en écrivant ? La fiction est le lieu de la sincérité, qu’on crie au monde pour exprimer la passion, la colère et la frustration. Elle s’avère essentielle quand on grandit dans une famille de survivants de la Shoah. Conscient des douleurs traversées par mes parents, je craignais de les heurter. Seule la littérature me donnait la liberté de penser à mes propres émotions. Mon monde a été façonné par ma famille et ses histoires. Ainsi, mon père se disait fier d’avoir combattu dans six guerres, sans jamais blesser personne. Cette façon positive de voir les choses fait intégralement partie de mon éducation « agnostique hassidique ».

En tant qu’auteur israélien, souhaitez-vous « introduire l’ambigüité » pour briser les clichés et les tabous de votre pays ? Me définir comme « écrivain israélien » me met mal à l’aise. Les individus sont formés par l’environnement où ils grandissent, mais il existe plein de personnalités, de désirs et de tempéraments différents. Israël sert de background à mes histoires, or il ne s’agit ni de défendre ni d’attaquer mon pays. L’idée étant plutôt de refléter l’expérience de quelqu’un qui vit là. Ce livre parle du plaisir et de la difficulté à être un fils, un mari et un père; le tout étant accentué par le conflit ambiant. Je ne brise pas les tabous intentionnellement, car la politique ne va pas de pair avec l’art. Celui-ci tente de représenter la vie réelle, qui est par définition ambigüe. La littérature est limitée : ce n’est que si on y est sensible, qu’elle peut nous transformer.

Qu’en est-il de l’identité ? Pourquoi suffit-il de « quelques jours en Europe de l’Est pour faire resurgir le Juif en vous » ? Quand je suis en Israël, je n’appartiens pas complètement à ce pays, mais en Europe de l’Est, je suis perçu comme un outsider, différent et rejeté. Mon histoire familiale me rend hyper sensible à l’antisémitisme, d’autant qu’il sévit même dans des lieux où n’y a pas de Juifs. J’ai fondé la « Maison Keret » (ndlr. la plus étroite au monde) dans l’ancien ghetto de Varsovie. Un lieu de création vivifiant qui rejoint mon objectif artistique : encourager le dialogue en se tournant vers le passé, le présent et l’avenir.

Ce livre s’intitule 7 années de bonheur, qu’est-ce que le bonheur ? C’est l’harmonie. En tant qu’enfant de survivants de la Shoah, je n’ai pas eu droit à la chaîne de continuité. Se situer dans cette position sandwich, entre mon père et mon fils, représente un sentiment particulier, celui de s’inscrire dans la fluidité du temps. Mes parents m’ont offert une famille, comment ne pas apprécier ce beau cadeau ? Parvenir à former trois générations symbolise quelque chose de presque trivial chez nous, mais quel triomphe pour mes parents qui ont perdu tous leurs proches. Ma famille incarne un microcosme de la société israélienne. Ultra-orthodoxe, ma sœur estime que ce pays n’a rien de juif, alors que mon frère gauchiste trouve que cette terre juive est discriminatoire. Mais pour nos parents, qui ont connu les persécutions, la création d’Israël est l’incarnation de la réparation. Bref, nous sommes à l’image d’un pays, où il y a quasiment plus d’opinions que d’habitants.

En bref
« Au Proche-Orient, les gens ont plus conscience d’être mortels que les autres habitants de la planète. C’est plus fort que moi : j’opte pour la vie ». La vie qu’Etgar Keret observe sous l’angle d’un humour décalé, empli de sensibilité. L’auteur israélien est le roi de la « formule courte ». Après des nouvelles, il publie des chroniques personnelles. Sept ans au cours desquels il décrit la naissance de son fils et la mort de son père. Autant de séquences fragmentaires qui décrivent à quel point la joie, l’angoisse ou la tristesse sont exacerbées sur cette terre constamment secouée. Outre la transmission identitaire, familiale et littéraire, le livre donne un joli sens à l’existence.
Edgar Keret, 7 années de bonheur, éditions l’Olivier
]]>