Etgar Keret aime croquer les quiproquos de la vie. Les nouvelles de l’auteur israélien sont comme des bonbons acidulés. Inclassables, ces saynètes reflètent nos travers. Un angle sarcastique et surréaliste, à l’image d’un pays nourri de contradictions insoupçonnées.
Ecrire est-ce « ouvrir une tirette secrète » ?
Je ne conçois pas l’écrivain comme un créateur ou un dieu. Bien que je fasse partie de la seconde génération après la Shoah, je me sens protégé. Ainsi, je maîtrise plutôt bien ma vie, mais je perds le contrôle dans l’écriture. C’est inhérent à l’histoire. Lorsque j’ouvre la « tirette de mon imaginaire », j’ignore ce que je vais trouver à l’intérieur… J’avoue que je suis souvent le premier surpris. L’imagination est la chose la plus libératrice qui soit. Elle m’aide à résoudre des mystères et des choses insolubles. Raconter des histoires est un réflexe de survie, et non pas un choix professionnel. Surtout en Israël, qui a connu tant de violence et de douleur.
Qu’est-ce qui vous inspire dans ce pays ?
C’est le lieu le plus approprié qui soit pour écrire. L’un des éléments clés de la littérature est le conflit ou la diversité, or il n’y a pas d’autre endroit au monde où la réalité est si bigarrée. Il y a tant de tensions, de frictions ou de modes de vie différents en Israël. C’est si inspirant, que je ne vois pas comment les muscles de l’écriture pourraient s’affaiblir ! Ici, on ne peut pas se couper des émotions, de l’anxiété, de l’agression ou de l’espoir. Comment être blasé ? Il y a dans mes histoires quelque chose de très israélien. Impatientes, rapides, nerveuses et absurdes, elles sont imprégnées du tempo de cette région. Je me définis comme un « agnostique hassidique » (rires). C’est pourquoi les nouvelles et les fables me correspondent bien. Si je devais raconter l’histoire juive, j’aurais recours au roman épique, mais pour décrire l’existence quotidienne d’Israël, la nouvelle s’y prête mieux. Ce jeune pays issu d’un trou noir, que représente la Seconde Guerre mondiale, a peu à peu évolué en une nation dont le sort est incertain. La meilleure manière de la décrire reste ces petites tranches du présent, qui capturent l’essence de la réalité de la vie.
Pourquoi sont-elles imbibées d’humour ?
L’humour incarne l’arme des faibles. Quand la réalité est aussi frustrante que la nôtre, l’humour est une façon d’exprimer son désaccord, tout en gardant sa dignité. Cette attirance pour l’absurde vient de la fragilité humaine. Il y a un fossé entre le monde où l’on vit et celui où on aimerait vivre. D’un grand optimisme, je crois en l’homme qui peut toujours faire mieux. Or la vie est un jeu perdu d’avance, puisqu’on meurt à la fin. Plus on est conscient de ce miracle, plus on réalise que la vie nous sera retirée.
En quoi les cicatrices sont-elles révélatrices ?
A l’instar de mes héros, on en a tous. Ce n’est pas nécessairement négatif, puisqu’elles sont la preuve que nous sommes vivants. Faire des erreurs et prendre des risques est intrinsèque à l’être humain. Chaque cicatrice a une histoire… Je ne suis pas nostalgique, mais il y a quelque chose d’incroyable dans l’enfance, cette période de la vie où on évolue sans casque ni ceinture de sécurité. Grandir revient à construire des coussins protecteurs. Je préfère être blessé que de ne pas aimer !
En bref
Son fils le compare à un lapin, mais Etgar Keret ressemble plutôt à un gamin qui cultive un jardin jubilatoire. Né à Tel-Aviv, en 1967, il s’impose comme auteur adulte et jeunesse, cinéaste (cf. Les Méduses) et scénariste de bandes dessinées. Sa plume n’a rien de politiquement correct, elle s’amuse, au contraire, à nous tendre un miroir grossissant. Sa spécialité ? Des nouvelles loufoques qui semblent se moquer du monde, alors même qu’elles pointent ses failles. Les soubresauts de l’enfance, les morsures de l’amour, les vérités mensongères ou oniriques dévoilent autant de tranches d’existence. En filigrane, Keret s’amuse à dénoncer les caricatures de sa terre natale, Israël. Un pied de nez à une ambiance parfois plombée par la violence. Un cocktail de vie et de vives émotions.
Etgar Keret, Au pays des mensonges, éditions Actes Sud
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