Nul n’ignore que, malgré les apparences, la langue française fourmille d’expressions puisées dans les Ecritures. Ce fonds scripturaire est souvent évangélique, mais tout autant hébraïque. Inutile de rappeler l’origine de mots comme amen, alléluia, sabbat, pâque, lévite, manne, sanhédrin, etc. De même, chacun sait de quelle source émanent des expressions telles que l’arbre de vie, œil pour œil, dent pour dent; vanité des vanités… etc.
On sera pourtant plus surpris de découvrir qu’une formule aussi banale que « se prendre à son propre piège » paraphrase à peine le Psaume 9, 16 (et d’autres passages comme Prov. IX, 6) où on lit : « Les nations tombent dans la fosse qu’elles ont faite, leur pied se prend au filet qu’elles ont caché ». Les cas de ce type abondent et nous nous proposons, à partir de ce numéro, d’ouvrir, quelques mois durant, une rubrique consacrée à l’élucidation, à petites doses, de ces particularités de la langue de Racine qui tirent leur origine de la Bible.
Et pour commencer, l’expression « exercer un métier de chien », bien connue de tous et que l’on emploie au sens d’exercer « un métier difficile, voire pénible ». On l’utilise sans arrière-pensée en imaginant qu’il y est fait allusion à l’exploitation du chien comme animal de trait (la carriole du laitier, les traîneaux en Alaska). A moins que l’on ne songe au sort du chien de garde attaché à sa niche et subissant les intempéries. Or, il n’en est rien. Les interprétations que l’on vient de lire relèvent juste de notre imaginaire et permettent, faute de comprendre encore le sens véritable de l’expression, de l’utiliser d’une manière plausible. En réalité, ce qu’on découvre derrière cette curieuse manière de dire -curieuse car, somme toute, les animaux n’exercent pas de métiers-, c’est la Torah.
La clé du mystère
La formule impliquant le chien apparaît au 18e siècle avec le sens de « mener une vie de débauché ». Pourquoi ? A cause du passage de l’Evangile selon Matthieu (7:6) où il est dit : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux », au sens de s’abstenir de cadeaux, concrets ou spirituels, dont les bénéficiaires ne sauraient faire bon usage. On comprend pour ce qui serait de perles offertes à des porcs. Mais l’offrande de « sacré » faite à des chiens ? Quels chiens ? Quelle offrande ? La clé du mystère se trouve dans la Torah, en Deutéronome 23, 48, passage implicitement cité par l’évangéliste. Il y est dit : « Tu n’introduiras pas dans la Maison de D., pour un vœu quelconque, le salaire d’une prostituée ni le paiement d’un chien ». Le sens de l’injonction est clair : le chien en question est donc le prostitué mâle, le texte proscrivant l’offrande d’argent issu de la prostitution, cette activité pour le moins difficile, et même pénible. Qui a jamais cru que « les filles de joie » vivaient dans la joie ?
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