Tout serait de la faute des médias qui désinforment. Et face à cette désinformation, des spécialistes autoproclamés du conflit israélo-palestinien et des médias proposent une cure de « réinformation » où la vérité « vraie » sur Israël sera enfin révélée. Tout cela n’est pas neuf et depuis de nombreuses années, certains, en Israël et en diaspora, s’efforcent de présenter maladroitement une version du conflit du Proche-Orient où le lien de causalité entre l’image désastreuse d’Israël en Occident et l’occupation et la colonisation est inexistant.
Aujourd’hui, l’image d’Israël s’est détériorée davantage avec l’offensive à Gaza et la présence au gouvernement d’hommes politiques xénophobes et ouvertement anti-arabes comme Avigdor Lieberman. Le ministre chargé des relations avec la Diaspora a donc décidé de lancer une nouvelle campagne : Masbirim Israël (Expliquons Israël). Il est demandé à tous les Israéliens de devenir les ambassadeurs de leur pays et d’expliquer au monde entier tout ce que les correspondants en poste en Israël ne disent pas. Cette campagne ne convaincra que les convaincus et exacerbera l’agressivité des détracteurs d’Israël. D’autant plus qu’il suffit d’un petit grain de sable pour que la machine de propagande s’enraye.
Un exemple récent illustre parfaitement toute la fragilité de l’édifice des « ambassadeurs » d’Israël d’un nouveau genre. Scandar Copti, le coréalisateur arabe du film israélien Ajami, nominé cette année aux Oscars, a suscité un tollé d’indignation en Israël lorsqu’il a précisé qu’il ne se considère pas comme un représentant de l’Etat d’Israël lors de la cérémonie des Oscars à Hollywood : « Je ne suis pas l’équipe israélienne et je ne représente pas Israël. Je ne peux pas représenter un pays qui ne me représente pas ». Ce film qu’il a réalisé avec Yaron Shani, un Juif israélien, raconte le quotidien difficile d’un quartier de Jaffa, au sud de Tel-Aviv, où coexistent encore Arabes et Juifs. Scandalisés et en colère, la droite israélienne et tous les tenants du soutien inconditionnel lui reprochent son ingratitude et son manque de loyauté envers Israël, la seule démocratie du Proche-Orient. Certains en profitent même pour afficher un mépris dissimulant mal une forme de racisme en déclarant que « même un Arabe israélien, ayant les mêmes droits que n’importe quel Israélien, n’est jamais reconnaissant ». Avant de se déchaîner sur Scandar Copti et de louer le sort tellement enviable des Arabes d’Israël, ses détracteurs devraient savoir qu’un artiste, quel qu’il soit, ne représente que lui-même. Il défend son œuvre personnelle. Celle-ci n’est pas la propriété de l’Etat, même s’il lui apporte son soutien à travers des subventions.
Par ses propos politiquement incorrects, ce jeune réalisateur israélien pose brutalement un problème que de nombreux Israéliens se refusent encore de regarder en face : la situation de la minorité arabe d’Israël, ces Palestiniens restés en Israël après 1948. On se plaît de rappeler qu’ils sont les citoyens de la seule démocratie du Proche-Orient, ce qui est vrai, mais on omet d’ajouter qu’ils font l’objet de nombreuses discriminations en matière d’emploi, de logement, de confiscation des terres, d’aménagement du territoire… En maintenant ces mesures administratives discriminatoires, il ne faut pas s’étonner que les Arabes israéliens soient amenés à répéter encore aujourd’hui le même slogan : Israël est un Etat juif pour les Arabes et démocratique pour les Juifs.
Israël, cette expérience unique et extraordinaire dans l’histoire du peuple juif, mérite mieux que des campagnes de propagande. Les amis d’Israël doivent se mobiliser non pas pour applaudir à chaque fois la brutalité et l’arrogance d’une politique d’occupation, mais pour que cet Etat agisse conformément aux valeurs humanistes énoncées dans la Déclaration d’indépendance de 1948. La mise en œuvre effective de ce texte constitutionnel permettra sûrement à Scandar Copti ainsi qu’à tous les Arabes israéliens de se sentir chez eux dans leur pays, et peut-être de déclarer un jour, s’ils le souhaitent, qu’ils représentent Israël lorsqu’ils sont à l’étranger.