Fadela Amara, Française et musulmane républicaine

Présidente de l’association Ni Putes Ni Soumises, Fadela Amara a été nommée Docteur Honoris Causa de l’Université Libre de Bruxelles le 16 novembre dernier, en raison de son travail militant pour la mixité, la laïcité et l’égalité, en particulier en faveur des femmes des cités. Face à la montée des violences dont sont victimes les femmes des «quartiers» et de l’intégrisme hostile aux droits des femmes et aux valeurs démocratiques, l’association Ni Putes Ni Soumises est née en avril 2003 de la volonté de créer une mixité basée sur le respect dans une république laïque et métissée. Le mercredi 7 décembre, Fadela Amara participait aux Premières Rencontres de la Laïcité, de l’Egalité et de la Mixité, organisées à la salle Dupréel de l’ULB en collaboration avec le Cclj. Originaire d’une cité de Clermont-Ferrand et issue d’une famille nombreuse de parents immigrés d’Algérie, Fadela Amara organise une marche civique dans son quartier en 1982, puis participe à la «Marche des Beurs» en 1983, avant de fonder la «Maison des Potes» de Clermont-Ferrand en 1988. Sa longue expérience de travail de terrain donne d’autant plus de poids à son analyse de la situation d’exclusion vécue au quotidien par la majorité des habitants de ces «quartiers» qui sont aujourd’hui au centre de l’actualité. Son analyse critique s’accompagne d’un réquisitoire impitoyable contre le «fascisme vert», celui de ces «imams des caves» qui, au nom d’un islam obscurantiste, incitent à l’oppression des femmes. Musulmane pratiquante, Fadela, très attachée aux libertés fondamentales, pense que la pratique religieuse est légitime quand elle est librement choisie, sans pression ni contrainte, mais surtout quand elle s’inscrit dans ce respect de règles communes qu’est la laïcité. Ma France à moi -partagée par bon nombre de personnes issues de l’immigration-, c’est la France des Lumières, la France de la République, la France de Marianne, des Dreyfusards, des communards, des maquisards. Bref, la France de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Une France laïque où le seul principe qui prévaut est le progrès des consciences et rien d’autre. Française d’origine kabyle, Fadela Amara est aussi très attachée à sa région natale : Si un jour, dans le débat actuel sur le repli communautaire, on me demandait de me définir, en m’obligeant à entrer dans une certaine catégorie, et bien, au bout du bout, je me définirais comme Auvergnate!
Livre-manifeste dénonçant le machisme et les violences masculines qui débouchèrent sur la «Marche des femmes contre les ghettos et pour l’égalité» dont le succès incita les jeunes femmes en révolte contre l’oppression des banlieues à fonder l’association dont Fadela Amara est la présidente, Ni Putes Ni Soumises (Editions La Découverte, 2003) est aussi le récit simple et émouvant d’une jeune femme rebelle mais lucide, éprise de justice et de liberté, animée par un idéal humaniste où chacun pourra vivre en harmonie avec son voisin, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, et qui s’est lancée dans le combat contre l’intégrisme sous toutes ses formes et d’où qu’il vienne.
Au-delà du chômage et de la dégradation sociale des banlieues, Ni Putes Ni Soumises dénonce la violence dont sont victimes les femmes dans ces zones urbaines d’exclusion qui peu à peu se transforment en ghettos à l’américaine : Dès le milieu des années 1990, j’ai remarqué avec une inquiétude croissante la violence qui avait commencé à se répandre dans les quartiers, accompagnant leur décomposition sociale. Mais le plus terrifiant a été de voir de plus en plus de garçons prendre possession du corps des filles. Un modèle de virilité exacerbée est adopté par la majorité des jeunes des cités. Le respect de l’autre et la solidarité ne veulent plus rien dire; il ne subsiste que la loi du plus fort et l’affirmation de la virilité. N’ayant aucune prise sur l’exclusion qu’ils subissent à l’extérieur de leur quartier, les garçons se sont retournés, par réaction, non pas contre la société et contre les symboles de la République mais contre leurs soeurs et l’ensemble des filles, en exerçant leur oppression dans l’espace géographique réduit qu’est la cité, le seul qu’ils ont l’impression de maîtriser. Conséquence de cette violence et de cette oppression exercée par les «frères aînés» et, par extension, par les jeunes de la cité sur leurs «soeurs», de plus en plus de filles sont retirées de l’école, pour aider à la maison ou subir un mariage forcé. Le voile est, pour elle, un symbole majeur de cette situation d’oppression.

L’actualité confirme la gravité du propos de Ni Putes Ni Soumises. Fadela Amara analyse ici la vague de violences qui en ce début novembre agite les quartiers difficiles des grandes villes françaises. Condamnant fermement ce véritable suicide de la jeunesse des banlieues, elle relie cette campagne d’exactions inouïes à une situation humaine depuis longtemps explosive.

Quelle est votre analyse des émeutes qui embrasent les banlieues françaises et quels liens établissez-vous entre cette explosion de violences et votre travail de terrain à Ni Putes Ni Soumises?
Je pense que la situation d’exclusion d’une grande majorité de jeunes des quartiers difficiles mène à des comportements agressifs et à l’utilisation de la violence comme méthode de revendication. Ce que je regrette et condamne. Je pense qu’il faut impérativement ramener le calme. Les auteurs de ces violences sont minoritaires. Il s’agit de groupuscules de jeunes qui règlent des comptes avec la République et le gouvernement parce qu’ils continuent de penser qu’ils sont en situation d’exclusion.
Pendant trente ans, on a négligé les banlieues et aujourd’hui, on en voit le résultat. Il faut donc prendre la mesure de la gravité de la situation en condamnant fermement les violences, mais en même temps, il est impératif de mener de vraies politiques en direction des quartiers et de lutter contre le chômage pour mettre fin à l’exclusion des jeunes qui ne touche pas uniquement des Blacks et des Rebeux. L’exclusion sociale dont sont victimes les jeunes des quartiers est beaucoup plus large. Il faut donc une réelle volonté politique de changer la situation dans les quartiers, multiplier le nombre des acteurs sociaux, et corrélativement, donner beaucoup plus de moyens aux associations de quartier qui défendent les valeurs de la République. Ces dernières années, on leur a plutôt coupé les fonds! Il faut plus d’adultes dans les écoles, des médiateurs sociaux… La police de proximité qui était en place permettait aux policiers et aux jeunes de se connaître. Depuis, les rapports entre les policiers et les jeunes se sont radicalisés. Les contrôles d’identité sont systématiques, parfois violents. Si certains jeunes utilisent la violence comme méthode de revendication, il faut savoir que la grande majorité des jeunes des cités essaient de s’en sortir et de trouver leur place dans la République.

Peut-on voir derrière les troubles actuels la main de groupes radicaux qui veulent faire exploser les banlieues à des fins politiques?
Rien n’indique qu’il s’agisse d’incidents organisés. Ce sont des gamins qui utilisent leurs portables et internet pour se fixer des rendez-vous et se regrouper. Leur organisation est très anarchique. Ils forment de petits groupes, «caillassent», frappent, brûlent, et partent très vite, retournant dans leurs quartiers. Ils n’agissent donc pas dans leur cité. C’est une récupération du sentiment de ras-le-bol des jeunes des cités par des groupuscules qui exercent en fait cette violence contre eux-mêmes. On brûle les voitures des gens qui vont travailler et se crèvent pour gagner le SMIC, on s’en prend aux bus, aux écoles et aux infrastructures publiques des quartiers.

Et ce sont les mêmes jeunes qui aujourd’hui incendient et utilisent aussi leur violence contre les femmes ou commettent des actes antisémites?
Ce sont les mêmes qui commettent les violences maintenant et au quotidien contre les filles de leurs quartiers. Ils peuvent aussi être les auteurs d’actes antisémites, homophobes… Ils peuvent être tous cela à la fois! Mais qu’ils soient Blacks, Rebeux ou Français de souche, ils constituent avant tout une jeunesse pauvre, c’est leur dénominateur commun. La plupart sont très jeunes et les parents sont tout à fait débordés. Beaucoup de femmes seules qui élèvent leurs enfants et travaillent, sont dans un contexte éducatif déplorable : maisons de quartier insuffisantes, écoles poubelles… à tous les stades de leur enfance, ces jeunes se sentent exclus. Il n’y a pas moyen de leur transmettre des valeurs citoyennes. C’est notre manière de les suicider, ils n’existent que dans la cité mais quand ils en sortent, ils sont complètement niés.

]]>