Il faut dans une telle affaire soigneusement distinguer deux questions, que l’on confond trop souvent. D’une part, Zemmour a-t-il factuellement raison ou se trompe-t-il ? D’autre part, faut-il que de tels propos lui valent d’être traîné devant la justice et de risquer une condamnation au pénal ? C’est cette dernière question qui me préoccupe. Il me semble qu’un tel procès signale une certaine dérive du combat antiraciste, qui ne sert ni la liberté d’expression ni la lutte contre le racisme. On considère souvent que la relation entre la liberté d’expression et le rejet du racisme constitue un jeu à somme nulle. La répression des propos racistes diminue le champ de la liberté d’expression, mais elle est censée servir un combat très légitime : faire reculer la « bête immonde », pour parler comme Brecht.
En Europe, nous sommes apparemment très convaincus par l’argument de la pente glissante : si vous tenez des propos racistes, ne soutenez pas que ce ne sont « que des mots » : certains esprits crédules vous prendront au sérieux, et les actes suivront. Cet argument a été hélas conforté il y a quelques années par l’attaque meurtrière, à Anvers, d’une nounou noire et de l’enfant qu’elle gardait, ainsi que d’une femme voilée par un individu, Hans Van Themsche, manifestement sous influence du discours du Vlaams Belang. Tout récemment aux Etats-Unis, la presse a accusé le mouvement des « Tea Parties », et nommément son égérie Sarah Palin, d’avoir, par l’outrance des propos tenus, préparé la fusillade de l’Arizona, laquelle a fait plusieurs morts et laissé dans un état très grave une députée démocrate, Gabrielle Giffords. Bref, il y a des mots qui tuent, et face à cette situation, la liberté d’expression doit parfois céder le pas à d’autres valeurs.
Mais les mots de Zemmour sont-ils vraiment censurables ? Je ne le pense absolument pas. La répression de la liberté d’expression doit être maniée avec des pincettes. Ce que dit le journaliste bateleur n’est d’abord pas nécessairement faux : il est vrai que les prisons sont peuplées, souvent dans leur majorité, de personnes « d’origine immigrée », comme on dit, faute de disposer d’une autre expression politiquement correcte. Il ne faut pas le cacher, parce que de toute façon, l’extrême droite populiste le dira, et qu’il est périlleux de lui laisser le champ libre à propos d’une question sur laquelle les démocrates se taisent pudiquement.
Mais ce ne sont pas ces « faits », certes -c’est la loi du genre- décrits à la grosse louche dans un débat télévisé, qui posent problème. C’est la manière de les interpréter. On peut reconnaître la situation et incriminer la politique d’intégration menée par les grandes démocraties. On peut aussi s’en prendre aux islamistes, qui instillent dans les milieux immigrés l’idée combien néfaste selon laquelle il ne faut surtout pas s’intégrer à cette société mécréante et sécularisée. On peut et on doit dénoncer le racisme de la majorité : les multiples « plafonds de verre » qui entravent la promotion des élites « allochtones ». On peut et on doit souligner que les délits financiers sont souvent le fait d’Européens blancs « de souche » et que les dégâts qu’ils occasionnent, souvent en toute impunité, nous affectent tous de façon spectaculaire.
Telles sont les questions très générales que posent, me semble-t-il, les propos à l’emporte-pièce de Zemmour. Au lieu que ces questions puissent être débattues par un public que l’on voudrait éclairé, un juge est appelé à se prononcer sur le fait de savoir s’il était légal ou non de les énoncer. Une condamnation d’Eric Zemmour engendrera beaucoup de bonne conscience. Mais elle rendra encore plus insipide le débat entre démocrates intimidés. Quant à l’extrême droite, qui n’a peur de rien, elle en fera ses choux gras. Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
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