Les faits. Fin janvier, Mila, une adolescente de 16 ans originaire de Lyon, déclenche une vive polémique après avoir diffusé un live sur Instagram dans lequel elle critique violemment l’islam. Une critique intervenue après qu’elle-même eut reçu des insultes homophobes. La vidéo devient virale sur les réseaux sociaux, entrainant des appels au meurtre et au viol de la jeune fille qui l’empêchent de retourner dans son lycée. Les hashtags #JesuisMila et #JenesuispasMila se disputent la toile. Faut-il voir dans ces propos la seule provocation d’une ado ou revendiquer le droit au blasphème, comme Mila le fait entendre ? Que révèle l’affaire Mila ? Nous avons demandé l’avis de différents acteurs qui ont pris part au débat.
Pour le philosophe et professeur émérite de l’ULB, Guy Haarscher, « l’affaire Mila nous a donné un nouvel exemple de l’incapacité de certains à voir en face le danger qui nous menace tous : l’usage d’Internet pour appeler à la violence, au viol et au meurtre. Mila doit être incontestablement protégée contre des gens qui veulent lui faire la peau. C’est le rôle de base d’un Etat de droit. Et sa liberté d’expression doit être garantie : elle n’a pas attaqué les personnes, elle s’en est prise à une religion. Une attaque contre des idées, parce qu’elle choque ceux qui y adhèrent fortement, devrait-elle faire l’objet d’une limitation de la liberté d’expression ? A une telle aune, cette dernière se réduirait comme une peau de chagrin, prise en otage par les religieux ou les identitaires les plus “bas de plafond”. Un représentant du Conseil français du culte musulman s’est distingué par une formule d’une grande perversité : “qui sème le vent récolte la tempête”. Comprenez : c’est sa faute à elle. La “tempête” (l’appel au meurtre) a été engendrée par ce qu’elle a dit (le “vent”, cause déterminante). Comment peut-on excuser à ce point la menace et l’incitation à la violence ? Bien sûr, défendre Mila contre la bêtise criminelle et ajouter qu’elle a le droit de dire ce qu’elle a dit ne suppose nullement qu’on soit d’accord. Si je devais avoir une conversation avec elle, je lui dirais qu’il y a un autre islam que celui dont elle parle (lequel existe certes également). Je lui conseillerais aussi de se méfier des offres de service pernicieuses de l’extrême droite dont a parlé La Libre Belgique. Mais tout cela vient après : il faut avant tout défendre le droit à l’intégrité physique et la liberté d’expression de Mila. Si nous fléchissons un instant à ce propos, nous fragiliserons une démocratie libérale déjà fortement secouée ».
« Combien de fois faudra-t-il rappeler, encore, que les propos de Mila ont été tenus dans un cadre strictement privé et qu’ils n’avaient nulle vocation de disserter sur l’islam », insiste Djemila Benhabib, écrivaine, politologue et chargée de mission au Centre d’action laïque (CAL). « La jeune lycéenne ne faisait que réagir d’une façon impulsive à des commentaires intempestifs à son endroit. Et alors ? Rien du tout. Rien ne justifie cette volée de bois vert. Est-on toujours en République ? République sortie des entrailles d’une Révolution qui a tranché la tête d’une Roi-Dieu. Conséquence première : désacraliser le “sacré”. Il n’y a plus de sacré, pas plus que de blasphème. En République, il est possible de débattre de tout et sans tabou. Ce qui pourrait en indisposer plus d’un. Sauf que les sentiments n’ont pas force de loi. Il n’existe pas de droit à ne pas être dérangé par des idées contraires aux nôtres. Vivre en démocratie, c’est précisément accepter la pluralité des idées et leur libre expression. Ce qui vaut pour Dieu vaut-il aussi pour Allah ? Là est la véritable question. Dieu et Allah sont-ils kifkif ? Aux yeux de Mila, fille des Lumières, la réponse est univoque. Les philosophes des Lumières nous ont appris à exercer notre jugement critique en toutes circonstances. Que Allah se le tienne pour dit ! Pas question de reculer sur ce terrain-là, encore moins de céder un iota de nos libertés aux islamistes. Vous m’entendez ? ».
« Mila est une adolescente », rappelle le blogueur Marcel Sel. « Avant ses propos acerbes, elle a été agressée verbalement en tant que femme et lesbienne par un internaute qui l’avait qualifiée de “sale Française”, “sale gouine” pour ensuite invoquer Allah et lui offrir de “brûler en enfer”. Ce qui est assourdissant, c’est que ce contexte est “oublié” par la gauche identitaire qui ne retient que ses propos sur l’islam. Or, même sans le contexte, ils sont parfaitement légitimes. On a le droit de blasphémer, point. Un internaute a ensuite appelé à l’opprobre contre elle -une personne lambda, sans pouvoir- comme on l’aurait fait à l’époque de l’Inquisition. Littéralement, Mila a subi un procès en sorcellerie, avec condamnation au bûcher. Immanquablement, les réseaux réagissent dans ce cas avec violence. Je ne suis plus persuadé qu’il faille se focaliser outre mesure sur ces étrons rageurs aussi narcissiques que lâches. On peut bien sûr poursuivre ceux qui ont envoyé des messages sexistes ou homophobes, mais c’est énormément d’énergie pour très peu de résultats. En revanche, sur le fait qu’elle a été menacée de mort, qu’on a dû la sortir de son lycée, qu’elle a été (ou est toujours) sous protection policière, pour être femme et LGBT, impose la mobilisation de tous. Les féministes et progressistes qui ne répondent pas présent fermement et sans réserve démontrent leur imposture. Car on ne peut en aucun cas excuser de telles agressions au prétexte qu’ils viennent de musulmans. Ce serait considérer que les musulmans ne pourraient pas s’empêcher d’être plus excessifs que les non-musulmans et devraient dès lors bénéficier d’une plus grande tolérance morale et juridique. Cela reviendrait à d’incriminer l’ensemble des fidèles pour les actes de quelques-uns. Le faire au nom de l’antiracisme est une aberration. Et je conclus : il n’y a donc aucune raison de ne pas soutenir Mila. Frénétiquement ».
Dans une Tribune publiée dans Le Monde du 15/2/2020, titrée « L’affaire Mila interroge : Quel Dieu se vexerait d’être ainsi malmené ? », le rabbin Delphine Horvilleur souligne : « Blasphémer, pour les commentateurs de la Bible, héritiers de Moïse et de sa loi, c’est imaginer que Dieu attend que l’on venge son honneur ou qu’on lui offre du pain frais. C’est croire que l’Eternel, ses prophètes ou ses envoyés seraient si vulnérables et susceptibles qu’ils auraient besoin qu’on prenne leur défense. Le blasphémateur, en voulant venger son Dieu si grand, le rend précisément tout petit et sans envergure. Et c’est de cela que Moïse aurait souhaité se débarrasser. La force de la laïcité dans sa non-reconnaissance du blasphème ne dit pas l’inverse de cela. Elle arrive en fait à des conclusions similaires à partir d’un principe radicalement différent. Là où Moïse dit que Dieu n’a pas besoin d’être défendu, la laïcité dit que ceux qui se moquent de Dieu doivent être défendus en toutes circonstances, tout autant que ceux qui le louent, ou s’en remettent à lui. L’affaire Mila semble soudain ressusciter un peu cette histoire et interroge : qui, de cette jeune fille à la provocation adolescente, ou de ceux qui la menacent de mort, est en train de “blasphémer” ? Quel Dieu se vexerait d’être ainsi malmené ? Pas celui de Moïse, me semble-t-il… sauf s’il a perdu son sens de l’humour ». Delphine Horvilleur conclut : « Lutter contre l’obscurantisme, dans notre République comme au sein de nos traditions religieuses passe par une capacité à rire de nous-mêmes et même parfois de nos croyances et de Dieu qui, s’il existe, à mieux à faire que de s’en offusquer ».