Les faits. Approuvée par le gouvernement bruxellois sortant en novembre 2013, organisée par Bruxelles Invest & Export (BIE) en collaboration avec deux clusters bruxellois (Lifetech.brussels et Software.brussels), l’Agence Wallonne à l’Exportation et aux Investissements étrangers (AWEX) et Flanders Investment and Trade (FIT), la mission économique en Israël pour les secteurs ICT et Santé devait se dérouler du 7 au 11 décembre prochain.
Il n’en sera finalement rien puisqu’il a été décidé fin septembre d’y renoncer « au vu de la situation toujours difficile dans la région et du trop faible nombre d’inscrits » selon le Commerce extérieur, « grâce aux actions de protestation », de l’avis des opposants à la politique israélienne. Faut-il reporter la mission en Israël ? Quels étaient ses objectifs ? La mission figure-t-elle déjà au plan d’action régional 2015 ? Acteurs politiques, économiques et communautaires ont répondu à nos questions.
« L’accent de la mission tri-régionale multisectorielle qui devait se dérouler en Israël était mis sur les hautes technologies », souligne la Secrétaire d’Etat bruxelloise au Commerce extérieur, Cécile Jodogne (FDF) qui rappelle qu’« une mission commerciale multisectorielle est organisée annuellement en Israël depuis 2004 ». De façon irrégulière toutefois puisqu’elle ne figurait pas au plan d’action régional 2012, qu’elle a été annulée en 2013 et… reportée en 2014. Les motifs de ce report ? « Compte tenu de la situation difficile dans la région et du fait que seules deux entreprises avaient maintenu leur participation à la mission initialement prévue, les trois Régions se sont mises d’accord pour reporter la mission », explique la Secrétaire d’Etat. « Un tiers des actions prévues dans le plan d’action annuel se voient annulées ou reportées, et remplacées par d’autres en fonction des opportunités pour les entreprises bruxelloises. En 2013, la mission en Israël avait été annulée par le précédent gouvernement, car trop peu d’entreprises étaient inscrites ». Difficile de connaitre l’impact des actions de boycott. « La seule chose qui prime est l’intérêt montré par les entreprises », affirme Cécile Jodogne. « Les tentatives de boycott ont toujours existé et Israël n’est pas le seul pays concerné ». La Colombie et le Rwanda en auraient aussi été récemment l’objet. Pour ce qui est du report, « aucune décision formelle n’a été prise à ce stade », précise-t-elle. « Il est tout à fait possible pour les Régions de participer indépendamment l’une de l’autre à des missions économiques. J’ai toujours indiqué que le haut niveau technologique d’Israël permet d’envisager des synergies et des coopérations entre entreprises bruxelloises et israéliennes. Si une mission est organisée en 2015, cela se fera en fonction des opportunités dans les secteurs qui intéressent les entreprises bruxelloises ».
Juan Bossicard est manager du pôle Information and Communications Technology (ICT) et Audiovisuel chez Impulse Brussels, partenaire de Bruxelles Invest & Export, chargé de promouvoir l’entrepreneuriat et l’innovation en Région bruxelloise. « La mission en Israël était bouclée, mais le conflit est malheureusement tombé au mauvais moment, celui où les entreprises devaient s’inscrire, ce qui explique le report », explique-t-il. Avec un carnet de quelque 350 entreprises en Région bruxelloise, Impulse Brussels ne manque pas de ressources, « mais il y a encore une éducation à faire pour convaincre les entreprises et les start up quant aux opportunités qu’elles peuvent trouver en Israël. Tel-Aviv n’est pas forcément aujourd’hui la deuxième destination d’investissement après San Francisco », relève Juan Bossicard. « Les gens connaissent les conditions de l’entrepreneuriat aux Etats-Unis, ce n’est pas le cas en Israël. Est-il nécessaire de parler l’hébreu, de créer une entité ? Les incertitudes demeurent et expliquent peut-être leur frilosité ». Habitué des salons américains, il avoue pourtant avoir été surpris par la qualité des entreprises israéliennes et l’innovation de leur approche. Si la date du report n’a pas encore été fixée, il souligne : « De son côté, la Silicon Wadi en Israël est prête et n’attend qu’un geste politique de la Belgique pour remettre la mission sur les rails ».
« Les entreprises belges ont sans doute intérêt à participer à toute mission économique », estime Henri Wajnblum, rédacteur en chef de Points critiques (UPJB), « mais il aurait été indécent, dans la situation actuelle, qu’une mission soit envoyée en Israël comme si de rien était. Lors de mon dernier voyage en Israël-Palestine (il y a deux semaines) où j’ai accompagné une mission parlementaire belge, nous avons notamment rencontré l’organisation israélienne Who Profits (Qui profite ?) selon laquelle c’est l’ensemble de l’économie israélienne qui profite de l’occupation en exploitant sans vergogne les ressources naturelles de la Cisjordanie, peu importe que les entreprises soient domiciliées dans les Territoires palestiniens occupés ou en Israël même ». Pour Henri Wajblum, les actions de boycott ne sont pas étrangères au report de la mission. « Cela fait des années que l’UPJB, avec d’autres associations, demande la suspension des accords d’association Europe-Israël, et il ne fait aucun doute que c’est le vaste mouvement de protestation émanant de la société civile qui a eu raison de cette mission économique. Tant qu’Israël persistera à ignorer le droit international et à attiser les tensions, nous ne voyons pas ce qu’une mission économique belge irait faire là. Cela reviendrait à avaliser la politique d’occupation et de colonisation ».
Le président de la Fédération des Métiers du Web, également administrateur du CCLJ, Benjamin Beeckmans devait participer à la mission de décembre. « L’intérêt économique d’une telle mission est évident. Pourquoi ne pas aller chercher l’inspiration là où elle se trouve ? », commente-t-il. « La Belgique compte 10 millions d’habitants, Israël 7,7 millions et plus de sociétés technologiques listées au Nasdaq que tout autre pays du monde, si l’on exclut les Etats-Unis. On y trouve un écosystème combinant efficacement l’esprit d’entreprendre, de l’ambition, un excellent système éducatif favorisant l’innovation et l’accès structuré aux moyens pour se développer. Aujourd’hui, le boom technologique se fait à Tel-Aviv comme à San Francisco. Pourquoi ne serions-nous pas capables d’y trouver de bonnes idées ou de bons partenaires pour hisser Bruxelles au rang de capitale technologique de l’Europe ? » Et d’espérer qu’une prochaine mission soit reprogrammée à courte échéance : « La situation sur place est parfois difficile, mais il me semble contre-productif de pénaliser des bonnes idées en fonction de leur pays d’origine », déplore-t-il. « Les innovations technologiques ne connaissent pas de frontières. En ce qui nous concerne, le report de la mission au mois de mai la ferait coïncider avec le Salon Mixiii de l’Innovation Technologique à Tel-Aviv. C’est donc reculer pour mieux sauter et je suis certain qu’on fera le plein pour cette prochaine édition ».
Philippe M., partenaire d’un cabinet de conseil américain, partage entièrement cet avis et veut rester optimiste : « Je n’ai pas attendu cette mission pour me rendre en Israël depuis des années, à la recherche de start up et d’investisseurs actifs dans le domaine des logiciels d’aide à la prise de décision. Les Israéliens sont très forts dans tout ce qui est service analytique, analyse de base de données et développement de logiciels compliqués pour trouver des inside. Je comptais sur la mission de décembre pour encourager d’autres sociétés belges à aller regarder de ce côté-là et m’aider à promouvoir Israël comme innovateur, notamment dans le secteur High Tech ». Notre interlocuteur se dit étonné du peu de communication quant à la promotion de la mission. « Son report a, en revanche, été beaucoup plus médiatisé, ce qui aura peut-être eu comme effet de refroidir régions et entrepreneurs », confie celui qui ne se décourage pas pour autant. Au contraire. « Je fais partie d’un réseau d’entrepreneurs qui essayons de relancer la mission pour le mois de mai, en invitant les entreprises belges à exprimer ouvertement leur intérêt, de façon à convaincre les autorités de son importance. Ce n’est pas un hasard si des boites comme Microsoft et Google investissent en Israël 40% de leurs recherches et développement ! Je peux comprendre que la Région, au vu de la situation, n’a pas voulu prendre de risques. Cela nous donne le temps de réfléchir aux bénéfices de cette mission, surtout lorsqu’on voit que la Belgique, par manque d’innovation et de relance économique, va droit dans le mur. Indépendamment des affinités que l’on peut avoir ou non envers Israël, il faut penser à sa responsabilité de citoyen belge. Israël peut être un creuset d’inspiration, d’innovation et de développement d’affaires pour les businessmen de notre pays. Mobilisons-nous pour que cette mission soit relancée et encourageons nos confrères, entrepreneurs et dirigeants d’entreprises, à y participer. Il y va de l’intérêt de notre économie ».