Faux papiers, vrais engagements

Un faussaire peut-il illustrer le rapport privilégié qu’entretiennent les Juifs avec la modernité ? On serait plutôt tenté de répondre par la négative à cette question et d’attribuer ce rôle à des figures intellectuelles ou politiques du monde juif moderne. D’autant plus que dans l’imaginaire populaire, un faussaire est inévitablement associé à la cupidité et au crime. La vie d’Adolfo Kaminsky démontre tout le contraire.
Ce Juif français d’origine russe, dont le destin romanesque n’a pas retenu l’attention des historiens, a durant plus de 30 ans mis son talent et son génie de faussaire au service de la liberté et de la dignité humaine, et non pas à son propre profit ni à celui d’un groupe mafieux. En 1943, 17 ans à peine, il devient expert en faux papiers pour la Résistance à Paris avant de travailler au sein des services d’espionnage et contre-espionnage de l’armée française. Une fois la guerre terminée, Adolfo Kaminsky ne reprend pas une vie « normale ». Il continue d’exercer ses talents au cours d’une vie faite de clandestinité, d’engagement, de traque et de peur. Ainsi, il va confectionner des faux papiers pour l’immigration clandestine en Palestine mandataire, la Haganah et le groupe Stern. A partir de la fin des années 50, il exécute son travail minutieux pour le FLN algérien et les porteurs de valises du réseau Jeanson. Tout au long des années 60, les mouvements de lutte révolutionnaire d’Amérique latine et d’Afrique, les déserteurs américains refusant de combattre au Vietnam, les opposants aux dictatures espagnole, grecque et portugaise font appel à cet homme partageant leur soif de liberté. A l’énumération de toutes les luttes auxquelles Adolfo Kaminsky a participé, certains ne manqueraient pas de faire remarquer qu’elles sont contradictoires. Comment lutter à la fois aux côtés des sionistes de la Haganah et du Stern, et participer ensuite à la guerre pour l’indépendance de l’Algérie ?
En posant cette question, ils négligent l’universalisme et l’humanisme de la démarche d’Adolfo Kaminsky : il a souhaité seulement contribuer à bâtir un monde de justice et de liberté. Un monde où les rescapés de la Shoah peuvent enfin trouver une terre où ils se reconstruiront à l’abri des persécutions. Un monde où les peuples colonisés comme les Algériens ne doivent plus subir les humiliations et les discriminations de la domination malsaine et paternaliste du colonisateur.
Alors qu’il affiche sa fierté d’avoir participé à l’immigration clandestine de dizaines de milliers de rescapés vers la Palestine autant que d’avoir confectionné des faux papiers pour la Haganah et le groupe Stern, il décide pourtant de rester en France. Ce choix peut à nouveau déconcerter certains esprits. Immigré juif -qui n’obtiendra la nationalité française qu’en 1992-, il est profondément attaché à la France, « le pays qui avait choisi la laïcité et promulgué les droits de l’homme », explique-t-il dans Adolfo Kaminsky, Une vie de faussaire (Calmann-Lévy), la biographie que vient de lui consacrer sa fille Sarah.
L’intérêt de l’évocation de la vie d’Adolfo Kaminsky n’est pas uniquement d’ordre biographique. Elle nous permet de mieux saisir la réalité de la condition juive moderne. A l’instar des grandes figures qui ont marqué le 20e siècle, il n’est pas resté enfermé dans des attitudes qu’on pourrait qualifier d’exclusivement juives. Son engagement au sein d’un groupe de résistants juifs en 1943 aurait pu être son seul et unique combat. Il en décida autrement en s’impliquant au coeur de toute une série de luttes qui apparaissent clairement comme la suite logique de son action au sein de la Résistance. Il a gardé toute sa vie une dette envers les opprimés tout en restant fidèle à ses convictions humanistes et sans jamais fermer les yeux sur leurs dérives.
Même si Adolfo Kaminsky ne fabrique plus de faux papiers depuis 1971 et s’il se consacre à la réinsertion de jeunes délinquants, il rêve encore d’un monde meilleur, « un monde où plus personne n’aurait besoin d’un faussaire ».

]]>