Tout oppose le nonchalant Félix à Meira, jeune femme ultra-orthodoxe de Montréal, étriquée par les règles de sa communauté. Leur rencontre improbable les détournera de leur chemin. Porté par de magnifiques acteurs, joué avec délicatesse et justesse, le film, primé dans les festivals et chaleureusement accueilli par le public, touche par sa force et son humanité. Rencontre avec Maxime Giroux, réalisateur.
Comment est née l’idée de ce film ?
J’ai vécu dans le quartier où se déroule le film et je rêvais d’aller à la rencontre de la communauté hassidique qui vivait à côté de chez moi. Hélas, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas communiquer avec elle. J’essayais de parler à ces voisins, j’essuyais des refus catégoriques. Du coup, j’ai ressenti la frustration de mes compatriotes québécois privés de tout échange avec eux : les deux communautés s’ignorent totalement. C’était mon point de départ. Dans ma démarche de réalisateur, j’essaie de faire des films sur des situations, des gens que je ne comprends pas et pour lesquels j’aurais a priori des préjugés défavorables, pour aller plus loin. Je ne connaissais rien au monde juif et j’ai transposé cette situation, en écrivant une histoire entre un Québécois francophone -disons moi et ma société- et ce monde fermé.
Comment s’est passée votre rencontre avec la communauté juive orthodoxe ?
J’ai poussé la porte d’un centre communautaire à Montréal, je suis rentré dans des synagogues – parfois bien accueilli, parfois pas. Il y a une dizaine de communautés ultra-orthodoxes, des plus « ouvertes » aux plus fermées; elles se sont elles-mêmes montrées curieuses de mon intérêt pour elles et cela a créé une dynamique. J’ai même assisté à des shabbat à Brooklyn, où j’ai dû me rendre pour le casting. En fin de compte, j’ai découvert des gens d’une humanité extraordinaire, qui m’ont appris des choses sur moi-même, sur la vie, sur des aspects que l’on voit différemment dans ma culture, et dont j’ai tiré des enseignements. C’est cette expérience enrichissante que j’ai souhaité partager avec les Québécois -juifs et non-juifs- qui côtoient des Juifs ultra-orthodoxes à Montréal, depuis un siècle, sans les connaître.
Vous brossez le portrait de « fugitifs » ultra-orthodoxes…
J’ai aussi constaté, au cours de mes investigations sur quelques années, le besoin de liberté de quelques membres de la communauté, enfermés dans ce mode de vie régenté. Il s’agissait souvent de femmes à la merci d’hommes qui font ce qu’ils veulent avec la religion. Nous avons rencontré ces ex-membres, à Montréal ou à New York, et leurs témoignages ont été poignants. Ils nous ont confié à quel point il était difficile de sortir de cette structure et de survivre dans notre société. Ils ne bénéficient pratiquement pas d’« éducation », certains ne parlent même pas anglais. En sortant de ce milieu, sans travail, n’ayant plus de famille, plus d’amis, plus rien, ils doivent tout recommencer à zéro, ils s’exposent à devenir des sans-abri. J’ai tenu à prendre en considération leur démarche courageuse, leur confiance et leur vulnérabilité et à leur témoigner mon respect, tout au long du film, jusqu’aux derniers plans.
Comment tourne-t-on un film en yiddish, français, anglais, espagnol, italien ?
Cinq acteurs de Félix & Meira sont précisément des ex-membres de ces communautés hassidiques et sans eux, la réalisation du film n’aurait pas été possible. Ils m’ont aidé à tout point de vue, pour les traductions en yiddish, pour l’interprétation, les décors… Vous savez, j’ai lu dans des livres que le matin au réveil, on se lavait les mains, mais je ne l’avais jamais vu ! Luzer Twersky, ex-loubavitch, qui interprète le mari de Meira, l’a fait avec une vérité certaine. Ils m’ont guidé dans la justesse de ce film à la fabrication extrêmement complexe. Il était évident qu’il fallait tourner en yiddish. Tout comme nous, les Québécois francophones, nous essayons de préserver le français en Amérique – un combat de tous les jours. Le yiddish fait partie intégrante de leur identité, il faut préserver cette culture-là. En ce qui concerne le mélange des langues, il est très représentatif de Montréal et assez récent. Apprendre, parler une nouvelle langue éveille la curiosité, ouvre sur le monde et fait grandir. S’aventurer dans le français pour Meira -interprétée par la magnifique Hadas Yaron (Fill the Void)- lui fait découvrir des choses de la vie…
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