Finkielkraut vs Askolovitch : débats et combats

Rentrée littéraire oblige, en cet automne, c’est le monde de l’écrit qui constitue le grand pourvoyeur d’idées, de débats et de discordes dans l’Hexagone. Parmi un certain nombre de parutions, plusieurs livres expriment clairement, à eux seuls, les troubles d’une France désorientée, apeurée, angoissée, mais surtout incapable de faire avec ses musulmans ce qu’elle a jadis réussi avec ses Juifs.

En première ligne, sans surprise, on trouve Alain Finkielkraut. Jadis fer de lance d’un renouveau de la pensée à la fois française et ashkénaze, le philosophe s’est d’abord laissé porter par son époque avant de finir par la détester. En dépit d’une puissance intellectuelle remarquable, Finkielkraut a peu à peu développé sur la minorité musulmane un discours globalisant, sujet à polémique, très opposé au multiculturalisme. « La France ne doit pas se renoncer », dit-il. Son discours plait, ses livres se vendent. « Finkie » (comme on le surnomme parfois) et son Identité malheureuse (Stock) avaient récemment les honneurs de l’hebdomadaire Le Point. Sous la plume de la journaliste Anna Cabana, le penseur s’y dévoilait rieur, malicieux, puissant. Mais, quelques pages plus loin, il était invariablement réactionnaire. C’est parfois étrange…

Presque au même moment, l’éditorialiste Claude Askolovitch faisait sa révolution. En sortant un essai intitulé Nos Mal-Aimés (Grasset) portant sur ces musulmans dont la France ne veut pas, le journaliste prend l’opinion (et Finkielkraut) à contre-pied, chante les louanges d’une France musulmane, qui, loin des clichés, vit en République, travaille, prie et étudie malgré les tensions et les a priori. L’essai d’Askolovitch mérite d’être lu : il offre une plongée fascinante dans un monde que les médias ne chroniquent jamais.

Sans surprise, l’écart entre Finkielkraut et Askolovitch est abyssal. Tandis que le premier lutte pour que sa France ne change pas, le second fait comprendre au lecteur que l’heure n’est plus à une quelconque résistance, mais bien à l’invention d’un mode de coexistence pacifique. Vite ! Il y a urgence. Les musulmans sont là, ils sont français, mais se sentent rejetés. Ne faudrait-il pas les aider à voir ce que la République peut leur apporter plutôt que de les montrer du doigt ? Ne faudrait-il pas faire émerger une nouvelle génération de leaders plutôt que de se concentrer sans cesse sur les profils négatifs ? C’est certain. Pourtant, Askolovitch, aussi talentueux soit-il, tombe parfois lui aussi dans la caricature. Lorsqu’il nous sert tout un chapitre sur sa rencontre avec un gentil salafiste, on ne le suit plus. L’éditorialiste le sait, flirte avec les limites, tient sa part de buzz…

Alors qui, malgré les contrastes, serait à même de réconcilier ces deux pensées ? La littérature ! Le grand vainqueur de ce combat républicain n’est en vérité ni Askolovitch, ni Finkielkraut. Il est une femme : Karine Tuil. Avec L’invention de nos vies, l’auteur publie un roman fascinant où toutes les questions d’identité, d’intégration, de fanatisme religieux et d’ouverture se posent. Le détour par la fiction est ici salvateur. Il permet le recul, dépassionne le débat…

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