Fourest décrypte Le Pen

Caroline Fourest et Fiammetta Venner, deux spécialistes de l’extrémisme religieux, ont publié une enquête fouillée sur Marine Le Pen. En analysant son discours et en décortiquant son programme, ces deux journalistes décryptent l’opération de dédiabolisation du Front national que Marine Le Pen entend mener. Caroline Fourest a répondu à nos questions.

Quelle est la singularité de Marine Le Pen ? Marine Le Pen est avant tout une héritière : l’enfant d’une dynastie politique ayant reçu en héritage un parti politique fondé par son père. Dans ce contexte particulier, elle peut s’afficher comme la face moderne et respectable du Front national et laisser à son père le soin d’incarner la ligne dure. Si l’on prend son père comme étalon de référence, elle paraît effectivement modérée. Si, en revanche, on la compare à l’ensemble de la classe politique française, la radicalité de son discours ne fait aucun doute.

Son dispositif est-il infaillible ? Non, bien sûr, on y trouve une faille, dans ce qu’elle s’efforce de dissimuler : l’appareil du parti. Il s’agit plutôt d’un clan ou d’une petite entreprise familiale peu ragoûtante, dont le fonctionnement est assuré par une bande de bras cassés bien souvent aigris et peu expérimentés. Une structure où l’amateurisme et le népotisme dominent. Vu sous cet angle, le Front national est beaucoup plus cynique et sinistre que les envolées lyriques de Marine Le Pen.

Jean-Marie Le Pen semble échapper à la tentative de dédiabolisation entreprise par Marine Le Pen ? C’est vrai, elle ne condamne jamais les dérapages encore fréquents de son père. Jean-Marie Le Pen peut tout se permettre, alors que les autres cadres du FN n’ont pas ce droit. Si Marine Le Pen reprenait réellement le parti en main, elle devrait le faire taire. Cet exemple démontre bien que le FN ne fonctionne pas comme les autres partis, et qu’il présente toutes les caractéristiques d’un clan ou d’une PME familiale où tout le monde n’a pas le même statut ni les mêmes droits : le fondateur peut vociférer, mais les lieutenants et les militants doivent afficher une fidélité sans faille au clan. S’ils ont le malheur de déraper ou de prononcer une parole contraire à la stratégie définie par Marine Le Pen, elle ne fera pas de quartier : ils seront écartés pour sauver les apparences.

Marine Le Pen est-elle plus stratège et moins doctrinaire que son père ? Elle est beaucoup moins marquée par l’idéologie que son père. On est face à un phénomène générationnel. Jean-Marie Le Pen a entamé sa carrière politique sous la 4e République, pour la poursuivre tout au long de la 5e République. Tant la Seconde Guerre mondiale que les guerres de décolonisation en Indochine ou en Algérie ont déterminé le parcours politique de sa génération. Ce qui n’est pas du tout le cas de sa fille. Elle a l’échine plus souple, parce qu’elle n’est pas hantée par les mêmes fantômes. Elle éprouve donc moins de difficultés à tenir un discours plus lisse pour engranger des voix.

Marine Le Pen peut se montrer aussi radicale et virulente que son père, lorsqu’elle agite l’épouvantail de l’islamisation de la France et de l’Europe… C’est très complexe. Elle peut être même plus brutale que son père sur cette question. Jean-Marie Le Pen a toujours adopté une ligne anti-laïque en faisant volontiers l’apologie des religions, y compris de l’islam. Le FN de Jean-Marie Le Pen  toujours accueilli à bras ouverts les catholiques intégristes et les monarchistes hostiles à la République considérée comme la gueuse. Appartenant à la génération post-11 septembre, Marine Le Pen exploite la question de l’islam pour rafraîchir le positionnement xénophobe du FN. Mais on remarque malgré tout que la lutte contre l’islamisation de l’Europe n’est qu’une variation sur le discours anti-immigration, thème au cœur du programme du FN depuis sa création.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Marine Le Pen, éditions Grasset 

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