France – Israël : des relations normalisées

Le Président français a effectué en novembre dernier une visite en Israël où il fut accueilli chaleureusement par le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Loin d’entrer en confrontation avec les Israéliens en évoquant les sujets qui fâchent, François Hollande s’est surtout employé à renforcer les relations bilatérales entre les deux pays.

On ne pouvait imaginer de meilleure conjoncture pour la diplomatie française. La visite officielle de Francois Hollande s’est déroulée quelques jours seulement après l’intervention de Laurent Fabius à Genève. Habituellement, la France critique Israël sur sa gauche, et les Etats-Unis soutiennent l’Etat juif sur sa droite. On a eu droit, cette fois, à une situation à fronts renversés : Laurent Fabius a reconnu la légitimité des inquiétudes israéliennes et saoudiennes, tandis que John Kerry et Netanyahou se saisissaient de tous les micros qu’on leur tendait pour exprimer à cor et à cri leurs divergences. Fort de cette détermination française à tempérer l’ardeur à conclure un accord intérimaire avec l’Iran sur son programme nucléaire, Netanyahou déclarait attendre « avec impatience » son ami Hollande.
Le but du voyage n’était pourtant pas de laisser entendre qu’une nouvelle alliance stratégique franco-israélienne se profilait à l’horizon en vue de remplacer celle qui s’est nouée avec les Etats-Unis depuis les années 1970. Pour le meilleur et pour le pire, l’impact des Etats-Unis aujourd’hui a des retombées indirectes sur la position d’Israël dans le monde. S’il est toutefois vrai que l’Amérique cherche à opérer un désengagement de la région en bouclant un accord avec l’Iran, puis un autre sur la question palestinienne, Israël devra en prendre acte. Alors, demain, la Russie ou la Chine ? L’Inde ou le Brésil ? L’Europe ? Israël peut toujours diversifier ses appuis, il s’agit encore de perspectives embryonnaires, de scénarios prématurés. Il serait nuisible aux intérêts vitaux du pays de tirer parti des divergences de vues sur les dossiers israéliens et palestiniens pour en découdre avec les Etats-Unis.

Excellentes relations bilatérales

Ceci n’empêche guère d’entretenir d’excellentes relations bilatérales et de le manifester, comme l’a montré la visite présidentielle. Certes, il y en a qui ne seront satisfaits que le jour où la politique de la France au Moyen-Orient épousera en tous points les convictions idéologiques de la droite israélienne. La distance et les divergences ne signifient guère pour autant qu’il y a postérité et continuité de la politique gaulliste consécutive à la guerre des Six Jours. Cela fait déjà près d’une décennie que les échanges bilatéraux entre les deux pays ne sont plus indexés sur les progrès de la négociation dans le dossier palestinien. Et on n’est ni anti-israélien, encore moins antisioniste ou antisémite parce que l’on reproche à la politique israélienne son ambiguïté. Le gouvernement israélien se déclare favorable au principe de deux Etats pour deux peuples, tout en veillant à ce que nul signe sur le terrain n’aille dans ce sens. Toutes les mesures prises sont compatibles avec le maintien, voire le renforcement de la domination israélienne sur les territoires occupés. Et l’on voudrait, de surcroît, le consentement de la France à de telles manœuvres.
En vérité, on a pu se rendre compte que les positions françaises à ce sujet relevaient moins de l’ordre d’une politique en quête d’influence que d’un rituel. « Mas sfatayim », comme on dit joliment en hébreu, l’impôt des lèvres. Hollande pouvait bien déclarer que Jérusalem serait la capitale de deux Etats et qu’il faut stopper la colonisation. Il s’est bien gardé, par exemple, de se prononcer sur la directive de l’Union européenne disqualifiant la participation d’institutions israéliennes à un programme de recherche scientifique si elles entretiennent des liens avec des implantations en Cisjordanie. La diplomatie requiert parfois de ne pas traiter de sujets qui fâchent.
Il est vrai que l’objectif de la visite d’Etat était principalement économique. Il suffisait de voir la délégation française qui a accompagné le président de la République pour en être convaincu : des chefs d’entreprise, des hommes d’affaires, des patrons. François Hollande a déclaré à la Knesset : « Vous êtes, dit-on, une nation start-up, aussi je suis venu ici pour apprendre ». Il y avait en effet de quoi apprendre. Mis à part les grands travaux, tels les voies ferroviaires, pour lesquels les compétences françaises peuvent rénover des infrastructures israéliennes gravement inadaptées aux besoins, Israël ne constitue pas en tant que tel un marché économique de taille. Sept millions de consommateurs ne forment pas une masse critique suffisante pour remplir les carnets de commande des entreprises françaises, comparée à la population indienne ou chinoise. En revanche, la mise en commun du savoir-faire français et de l’agressivité israélienne pour décrocher des marchés pourrait permettre aux deux pays de signer des partenariats particulièrement compétitifs.

Ne pas blâmer les Franco-Israéliens

Hollande a évoqué la question des rapports qu’entretient la France avec la communauté française et francophone d’Israël. Les Etats n’ont jamais su trop comment s’y prendre avec leur diaspora. On avait d’autant plus de peine à considérer les Juifs de France comme des expatriés que leur démarche n’était pas typique puisque, si tout se passe bien pour eux dans leur intégration professionnelle et sociale, ces Israéliens de fraîche date n’ont pas vocation à revenir en France. Mais quand bien même ils ne se pensent pas comme une diaspora française -sionisme oblige-, ils n’estiment plus devoir reléguer leur identité française dans la sphère privée comme leurs aînés. Ils sont preneurs de manifestations culturelles venues de France et ils réclament des cours de perfectionnement pour leurs enfants. Ils sont franco-israéliens et entendent le rester.
La France, autrefois ombrageuse ou silencieuse par tradition jacobine et républicaine vis-à-vis de ses ressortissants établis en Israël -comment imaginer qu’on puisse quitter la patrie des droits de l’Homme, de surcroît un Etat-Providence-, respecte le droit de chaque Français de décider du lieu où il entend vivre sa vie. François Hollande a reconnu dans son discours la démarche légitime de ses concitoyens français d’origine juive qui ont choisi de s’établir en Israël pour les motivations identitaires, politiques et religieuses. Il a demandé que leur place soit également reconnue au sein de la Francophonie. Il y a là peut-être une leçon dont le gouvernement israélien pourrait s’inspirer. Il serait louable, en effet, qu’Israël modifie ses vues sur les expatriés israéliens. Le devoir de tout Etat est d’assurer à ses ressortissants, outre la sécurité, les moyens de demeurer dans le territoire national. Ledit Etat peut même encourager ses expatriés à revenir au bercail. Il peut regretter, par la voix de ses élites, leur départ, mais il ne peut s’arroger le droit de blâmer quiconque décide de partir, quelles que soient ses motivations, et, à plus forte raison, si elles sont économiques.
Pour un président « normal », la tâche était entendue : établir avec Israël des relations normales. Cela suppose, de part et d’autre, d’ouvrir un nouveau chapitre, d’oublier de Gaulle et son « peuple d’élite et dominateur » autant que la sortie de Chirac (« Do you want me to go back to my plane ? »), de résister à l’effusion sarkosyste comme à la ferveur mitterrandienne dans un sens ou dans l’autre, de dépasser l’indifférence giscardienne et la morgue d’un Pompidou. Pari tenu ? On le verra à la première divergence.

Le mal-être des Juifs de France

Depuis les attaques menées en France, au début des années 2000, contre des synagogues, des institutions juives et, dans certains cas, des personnes, le malaise ou le mal-être de la communauté juive est perceptible. Il s’est accru avec l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, et il a violemment resurgi en 2012 avec la tuerie de l’école Hozar Hatorah de Toulouse. Certains y ont vu un point de non-retour. Quoi qu’il en soit, c’est le devoir du Président de la République de mener une lutte sans merci contre l’islam radical en France, pour la sécurité de tous les Français, musulmans compris. Rappelons qu’à Montauban, c’est un musulman qui, à dessein, a été abattu par Mohamed Merah, parce qu’il avait servi dans l’armée française contre les Talibans.

A tous ceux qui décrètent que la démographie musulmane en France dicte à la France une attitude fatalement pro-arabe, il importe de démontrer que les pouvoirs publics s’inquiètent de l’aliénation qu’éprouve à juste titre une partie de la communauté juive de France. Celle-ci fait valoir ses doléances et conserve un impact réel, bien moins important que celui que lui attribuent ses détracteurs, mais nullement négligeable comme le croient certains. L’influence n’est pas seulement une affaire de nombre. François Hollande a réitéré les devoirs de la République envers tous ses concitoyens qui attendent protection de l’Etat avant toute chose. Relisons les philosophes : c’est le fondement du contrat social, la liberté fondamentale pour laquelle chaque citoyen est disposé à se soumettre à l’autorité de la loi commune. Ce qui est en apparence une affaire franco-française, François Hollande a reconnu qu’Israël se sentait à juste titre concerné. La sécurité des Juifs de France est du seul ressort des autorités françaises, mais Israël a le souci des Juifs du monde entier autant que la Diaspora a le souci d’Israël.

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