Souvent comparé à Woody Allen, en version parisienne, Frédéric Chouraki a lui aussi choisi de retenir dans le judaïsme son humour et son autodérision. Avec son sixième roman, La Guerre du Kippour (éd. Le Dilettante), il réussit une fois encore le pari de nous faire rire. Il nous fera le plaisir de venir au CCLJ le 8 novembre à 12h30.
On vous compare à Woody Allen, quel effet cela vous fait ? La comparaison est, pour moi, évidemment on ne peut plus flatteuse. Voilà près de vingt ans que je ne rate aucun de ses films. Et je dois avouer que je suis rarement déçu. J’apprécie surtout son sens de l’autodérision, éminemment juif, et sa légèreté. J’aime aussi sa prolixité et sa capacité à passer des drames bergmaniens au loufoque avec un bonheur égal. Malgré tout, depuis, mes débuts et surtout Jacob Stein, la figure de Woody Allen comme celle de Philip Roth ne cessent de m’être associées. J’essaye à mon niveau d’œuvrer et de développer un humour juif à la française, mais l’humour dans la littérature française est toujours un peu suspect et traité avec condescendance. Il permet pourtant de faire passer tous les messages, même les plus sulfureux.
Un roman juif qui fait rire, il n’en arrive pas tous les jours. Est-ce une volonté délibérée ? Tout à fait. Je n’ai jamais reçu de plus beau compliment que quand un lecteur m’avoue qu’il a éclaté de rire dans le métro en lisant mon livre. Je crois beaucoup aux vertus du rire. Ecrire un roman qui titille les zygomatiques est à mon avis beaucoup plus ardu que de rédiger une grande fresque historique ou des romans intimistes. Il faut une capacité à tenir le lecteur et à explorer chez lui les zones les plus enfouies. Pour moi, le judaïsme, malgré son histoire tragique, est propice à l’humour et à l’autodérision. Les malheurs qui s’acharnent nous ont fourni la possibilité de développer une légèreté, un rire fracturé, qui agissent comme des mécanismes de défense face aux agressions du monde extérieur. J’aime chez Sholem Aleikhem ou Peretz ces galeries de luftmensch, shlemiel et shlémazel sur qui le monde semble s’abattre, mais que l’humour sauve du désespoir.
Vous semblez avoir trouvé dans vos origines juives une formidable source d’inspiration. Comment vivez-vous votre judéité ? L’identité juive est une formidable source d’inspiration romanesque. Toutes les contradictions, souffrances, absurdités qui lui sont inhérentes constituent pour moi un formidable matériau, parfois hautement inflammable. De mes Juifs « blonds aux yeux verts » qui ne se coulent pas dans le moule normatif du judaïsme à mon transgresseur de La guerre du kippour qui utilise sa copine rousse et goy pour provoquer à la fois sa famille et les rituels parfois fossilisés de sa foi, je ne cesse de mettre en scène des « mauvais Juifs », au sens de Shapiro, des Juifs déviants dont les attitudes iconoclastes et les fantaisies permettent paradoxalement de vivifier le judaïsme.
Ecrivez-vous aussi pour lutter contre les a priori ? Le roman permet effectivement de faire passer un certain nombre de messages et de nuances. On pardonne beaucoup à des héros de romans. Mieux, on se délecte de leurs travers qui nous renvoient à ceux que l’on n’ose s’avouer. Le côté dynamiteur de la littérature me semble plus salvateur que jamais. Beaucoup de Juifs, j’espère, se projetteront dans David Bronstein, mon héros de La Guerre du Kippour, et dans ses tribulations tragicomiques. Qui n’a pas rêvé pendant un Kippour de briser d’une manière ou d’une autre ces codes et rituels si rassurants. Dans mon roman, Popeline, la sulfureuse rousse préraphaélite, n’a pas uniquement pour but de briser la piété. Elle permet par son regard sans concessions de questionner le bien-fondé de nos habitudes et de nos réflexes archaïques. La fin, dans la synagogue, me semble constituer un summum de foi et de piété. Les hassidim avaient d’ailleurs inlassablement œuvré pour la régénération du judaïsme par la joie et le sentiment. C’est la force du judaïsme que de continuer à suivre cette voie-là.
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