Frédéric Sojcher : Une initiation au cinéma et ses coulisses

Dans Le fantôme de Truffaut (éd. Les impressions nouvelles), Frédéric Sojcher revient sur son itinéraire de cinéaste et de professeur en réalisation. Il nous explique comment l’adolescent juif bruxellois a entamé dès 14 ans une correspondance avec François Truffaut et réaliser son premier film à 18 ans avec Serge Gainsbourg et Michael Lonsdale.

Pourquoi une autobiographie à 46 ans ? Frédéric Sojcher : J’ai le sentiment que ma vie dépasse le cadre limité de l’exercice autobiographique. Je pense que mon histoire dit des choses sur le cinéma. Tant les personnes que les obstacles que j’ai rencontrés peuvent intéresser toutes les personnes qui souhaitent faire du cinéma. J’ai toujours admiré Truffaut. Il disait par ailleurs que la vie et le cinéma, c’est la même chose. Comme il existe des vases communicants entre les deux, la vie doit être comme un film et inversement. Ainsi un film comme Les quatre cents coups peut être autobiographique tout en racontant une histoire qui parle à tout le monde. Il s’agit donc de parler de soi, tout en recherchant une dimension romanesque universelle. Et quand on fait du cinéma, on se lance dans une aventure collective autour d’un seul désir : une histoire à raconter. J’ai intitulé un des paragraphes du livre « Bûcher des destinées ». Il s’agit de montrer comment les parcours des uns et des autres se recoupent et comment ils s’influencent mutuellement. Et si j’ai donc eu la prétention d’écrire ce livre si jeune, c’est surtout pour tourner la page d’un cycle et d’une nouvelle vie qui s’offre à moi, tout en rendant hommage à tous ceux qui m’ont marqué, en parlant sans langue de bois sur les coulisses.

Vous commencez dès votre adolescence le cinéma en envoyant un scénario à Serge Gainsbourg. Comment cette rencontre s’est-elle faite ? F. Sojcher : J’avais envoyé le scénario à son agent qui ne l’a d’ailleurs pas transmis à Serge Gainsbourg. J’ai réussi malgré tout à obtenir son numéro de téléphone grâce à une amie journaliste de mon père. Une fois que Gainsbourg l’a lu et qu’il a vu mon jeune âge, il a été touché qu’un jeune de 17 ans lui propose de jouer dans un film. C’est peut-être cela le culot : prétendre avoir droit à une chose inaccessible. Et une fois qu’on travaille avec une star comme Gainsbourg, on se rend compte qu’on entre dans un rapport d’égalité, alors qu’en termes de parcours ou de filmographie, il n’y a pas photo. La magie du cinéma réside précisément dans cette rencontre autour d’un film, d’une histoire. Tout le monde s’engage dans la même direction et accepte que le réalisateur, qu’il ait 18 ans ou qu’il soit un adulte expérimenté, dirige les acteurs. J’étais le directeur de plateau alors que les acteurs comme Serge Gainsbourg ou Michael Lonsdale avaient un parcours et une notoriété que je n’avais pas.

Pourquoi mettez-vous en exergue la dimension juive de votre parcours ? F. Sojcher : Avec l’acteur Riton Liebman et l’auteur Serge Goriely, nous avons en commun d’avoir des pères professeurs à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et de partager une identité juive laïque. Je me sens vraiment juif, alors que ma mère s’est convertie au judaïsme pour se marier avec mon père. Depuis lors, elle se sent plus juive que mon père. Tout cela nous ramène à la question « qu’est-ce qu’être juif ? ». Comme me l’a un jour dit une amie scénariste, je ne suis pas assez juif pour les orthodoxes, mais suffisamment pour la Gestapo si on se replaçait sous l’Occupation. La question de l’identité me paraît importante, d’autant qu’en Belgique, les gens ont une identité multiple et moins affirmative que dans un grand pays comme la France. Je suis donc toujours aussi surpris que Riton Liebman, Serge Goriely et moi-même voulons à ce point faire du cinéma. Je ne pense pas que cela soit un hasard absolu. Il doit y avoir quelque chose qui passe par le cinéma dans la volonté de raconter une histoire et de rechercher sa propre identité à travers les films.

Vous êtes également professeur d’université où vous enseignez la réalisation et l’écriture de scénario. Entre l’enseignement et la réalisation, la distance n’est-elle pas trop grande ? F. Sojcher : C’est curieux, mais on ne me pose jamais cette question en France où de nombreux réalisateurs enseignent le cinéma ou ont commencé par être critiques de cinéma. La question de la transmission est essentielle à mes yeux et il me semble également important qu’il y ait une dynamique entre une réflexion et une pratique du cinéma. Il est clair qu’on ne peut pas faire les deux en même temps, mais après un tournage on peut nourrir une réflexion sur le cinéma pour enrichir son expérience du cinéma. Ma référence, c’est Tintin. Dans les albums de Tintin, il y a deux lectures possibles. Celle du lecteur lambda qui peut être séduit par l’aventure, et ceux qui sont passionnés par tous les détails des planches. Un grand cinéaste comme Scorcese a le talent de se placer sur les deux niveaux, en s’adressant à la fois au grand public et aux initiés du cinéma. Et c’est la première lecture qui prime, c’est-à-dire le plaisir d’être emporté par une histoire. Ce qui n’est pas incompatible avec une seconde lecture. François Truffaut avait aussi ce souci de réaliser des films grand public et on peut considérer qu’il a réussi à le faire.

Frédéric Sojcher, Le fantôme de Truffaut, éd. Les impressions nouvelles

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