En 1957, le procureur Fritz Bauer apprend qu’Adolf Eichmann se cache à Buenos Aires et ambitionne de l’extrader. Face à la « frilosité » des tribunaux allemands, il contacte le Mossad…
C’est en lisant le livre d’Olivier Guez, L’impossible retour – Une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945, que le réalisateur Lars Kraume découvre l’existence du procureur Fritz Bauer et du « procès d’Auschwitz ». Son admiration se transforme en un film puissant qui honore, par sa facture, cet homme des lumières aux combats aussi exceptionnels qu’exemplaires. D’emblée, les premiers plans installent le décor et la menace. L’acteur Burghart Klaussner -dont les traits sont à la fois proches de son modèle et de ceux de Serge Klarsfeld- endosse le rôle du Procureur général avec charisme. Sa prestance, sa démarche, son timbre ferme pénètrent la salle. L’homme est magnétique et sa distance apparente ne fait que révéler son sens aigu de la justice, une intelligence vive, lucide servie par un aplomb sans faille. Fritz Bauer ne méritait pas moins.
Un homme de conviction et de détermination
Né à Stuttgart en 1903 de parents juifs, athées, Fritz Bauer est nommé juge –le plus jeune d’Allemagne– en 1930. Déchu de ses fonctions en 1933, il fuit vers le Danemark en 1936, puis en Suède sept ans plus tard. Revenu en Allemagne en 1949, il devient Procureur général à Braunschweig en 1950, puis Procureur général de la Hesse en 1956, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1968. Humaniste passionné, moraliste et patriote, il a exposé ses idées dans de nombreux livres, articles et talk-shows, invitant, exhortant les Allemands –et surtout la jeune génération– à être meilleurs et ainsi changer le pays.
Parvenir à ce que les crimes du régime nazi soient jugés ne fut pas une entreprise facile. La plupart des anciens juges et procureurs nazis occupaient à nouveau ces postes après la guerre et n’étaient pas enclins à poursuivre les responsables des crimes commis sous le IIIe Reich. Encerclé d’ennemis puissants, écarté des autorités allemandes qui ne souhaitaient pas coopérer avec lui, exposé à d’innombrables obstacles, Bauer aurait lancé : « Quand je sors de mon bureau, j’entre en territoire ennemi ». Constatant à plusieurs reprises que les nazis recherchés parvenaient toujours à en être informés juste avant leur arrestation, il se tourne vers les services secrets israéliens, déclarant, pour brouiller les pistes, Eichmann « au Koweït ». Son souhait de traduire le criminel de guerre nazi devant la cour de justice de Francfort ne sera pas exaucé, le gouvernement fédéral allemand n’ayant jamais réclamé l’extradition d’Eichmann…
Le procès Eichmann est, à tous points de vue, un début. Fritz Bauer n’a de cesse de tenter d’amener devant la justice allemande les anciens criminels nazis. Initiant, à Francfort en 1963, le plus grand procès criminel de l’Allemagne d’après-guerre, Bauer fait comparaître plus de 21 anciens membres de la garnison SS du camp de concentration et, grâce aux premiers témoignages des rescapés, rend la réalité sur Auschwitz publique. Le camp d’extermination cesse d’être un pan vierge dans la mémoire collective ; le silence lugubre de l’ère Adenauer est définitivement brisé. Grâce à son combat obstiné contre l’oubli, à ce retentissant « procès d’Auschwitz » ou à la réhabilitation des résistants qui se sont battus contre le régime de Hitler, Fritz Bauer a forcé les Allemands à faire face aux crimes nazis.
En filigrane de ces pages historiques, les scénaristes ont délicatement abordé l’homosexualité de Fritz Bauer en regard du « paragraphe 175 » du Code civil. Toujours en vigueur dans les années soixante, ce paragraphe renforcé par les nazis, rendant illégales les « activités lubriques » entre hommes, illustre la tyrannie de l’ère Adenauer et toutes ces années durant lesquelles les idées les plus injustes de l’ère nazie sont restées en place en R.F.A. Les détracteurs de Fritz Bauer auraient eu un magnifique prétexte pour provoquer sa chute. Comment a-t-il dû vivre pour se prémunir de ce risque… Cet article n’a été aboli en Allemagne qu’en 1994 !
Captivant, intelligent, documenté, brillamment interprété par Burghart Klaussner et Ronald Zehrfeld, tout en nuance dans le rôle du jeune procureur général Karl Angermann, le film interpelle, éclaire, stimule. En miroir aux convictions du Procureur général allemand, Fritz Bauer, le réalisateur allemand Lars Kraume se mesure à son histoire, tandis qu’il confronte les spectateurs à eux-mêmes, aux combats justes et nécessaires de nos démocraties, envers et contre tous. Ne passez pas à côté de ces passeurs et défenseurs de grande(s) valeur(s).
« Fritz Bauer, un héros allemand », un film de Lars Kraume
Allemagne 2015, VO allemande st fr. Durée : 1h45
Sortie en salles : le 20 avril 2016