D’ici 2020, Israël sera exportateur de gaz grâce à d’importants gisements découvertsen Méditerranée. Cette ressource énergétique est bienvenue, mais elle suscite aussi des convoitises économiques et géopolitiques. Une richesse qui pourrait devenir un cadeau empoisonné si elle est mal utilisée.
Le pays du lait et du miel est aussi désormais celui du gaz ! Ces dernières années, plusieurs gisements de gaz ont en effet été découverts en Méditerranée, au large d’Israël. Ces gisements sont si importants que d’une part, ils garantissent l’indépendance énergétique d’Israël pour des dizaines d’années, et d’autre part ils vont permettre à Israël de devenir un pays exportateur de gaz d’ici 2020.
La première découverte, le gisement Yam Thetis, situé au large d’Ashkelon, date de 1999. Puis, au large de Haïfa, ce furent les gisements de Dalit, puis de Tamar, et enfin de Léviathan. Tamardevrait assurer les 25 prochaines années de consommation de gaz en Israël. Quant à Léviathan, découvert en 2010, il mérite bien son nom : il serait trois fois plus important que Tamar. D’après les forages effectués par le gazier américain Noble Energy qui détient 39,66% des parts du Léviathan, ses réserves sont estimées à 5 trillions de m3 de gaz, soit une valeur de 45 milliards de dollars. C’est l’un des gisements les plus importants découverts dans le monde depuis dix ans, une chance inespérée pour l’Etat hébreu jusqu’ici dépourvu de toute ressource naturelle. « C’est la plus importante nouvelle en matière d’énergie depuis la fondation de l’Etat », a souligné Ouzi Landau, ministre des Infrastructures nationales.
Selon une étude géologique américaine, il y aurait au total 16 à 33 trillions de m3 de gaz dans les eaux territoriales israéliennes. Et pour couronner le tout, d’après certains experts, il pourrait aussi y avoir du pétrole sous les gisements de gaz.
Convoitises
L’ampleur du gisement Léviathansuscite de nombreuses convoitises économiques dont certaines ont aussi une dimension politico-territoriale. Ainsi, pour certains députés libanais, Léviathanse trouve dans les eaux territoriales libanaises, ce que contestent les Israéliens. Or, il n’existe pas de frontière maritime formelle qui aurait fait l’objet d’un accord bilatéral entre les deux Etats ou qui serait, tout au moins, reconnue par les Nations Unies. Quant à l’organisation islamiste du Hezbollah, elle a menacé, il y a quelques mois, d’utiliser la force pour protéger cette richesse nationale libanaise. En tout cas, face au potentiel énergétique de la Méditerranée orientale, le Liban s’est doté en 2010 d’une loi lui permettant de lancer des appels d’offre pour l’exploitation offshorede réserves de gaz et de pétrole. Compte tenu de l’absence durable de gouvernement libanais, cette loi n’est toujours pas en vigueur.
Le gaz découvert au large de Haïfa tombe à point nommé pour Israël qui, depuis la révolution égyptienne, connaît des problèmes d’approvisionnement en gaz égyptien, lequel représente 40% de la consommation annuelle de gaz d’Israël. Le gazoduc égyptien a fait l’objet de deux attaques -les 5 février et 27 mars 2011-, obligeant l’Egypte à interrompre la livraison de gaz pendant quelques semaines. Plusieurs responsables égyptiens ont accusé le clan Moubarak d’avoir bradé le gaz égyptien à Israël et à la Jordanie, et ont demandé une révision de ces contrats. Des négociations ont donc commencé en mai et aboutiront sans doute. Cependant, un contrat économique entre Israël et l’Egypte a aussi une dimension politique. Début mai, lors d’un rassemblement devant l’ambassade d’Israël au Caire, des manifestants ont, dans un même souffle, demandé l’arrêt de la fourniture de gaz à Israël et « l’arrêt de la normalisation » avec l’Etat hébreu. Selon un récent sondage, 54% des Egyptiens sont favorables à la remise en cause du traité de paix avec Israël tandis que 36% souhaitent son maintien.
Outre sa dimension géopolitique, le gaz israélien a aussi une facette fiscale. Considérant l’ampleur des gisements découverts, le ministre israélien des Finances, Youval Steinitz, a considéré que la loi pétrolière de 1952 était, plus que jamais, inadaptée à la nouvelle réalité économico-énergétique – de précédentes tentatives d’amender cette loi avaient toutes échoué. Concrètement, les entreprises exploitant les gisements payaient des taxes dont le montant global était de 28 à 30% alors que la moyenne est de 60% dans l’OCDE, organisation à laquelle Israël appartient depuis juin 2010. Autrement dit, les ressources nationales étaient exploitées avant tout au profit de sociétés privées. Le ministre Steinitz a créé le 12 avril 2010 la Commission sur la hausse des taxes sur les ressources énergétiques présidée par Eitan Sheshinsky (lire notre entretien ci-contre), chargée de rédiger une nouvelle loi. Cette commission a rendu son rapport final le 3 janvier 2011, et la nouvelle loi a été votée le 30 mars, par une majorité de 78 voix contre 2. « C’est une majorité écrasante et sans précédent sur une question économique, car habituellement l’opposition vote contre les lois économiques proposées par le gouvernement », remarque Sheshinky. Cette loi met en place un système de taxes variant de 50 à 60% selon le montant des profits.
Cadeau empoisonné
Mais la bataille du gaz n’est pas tout à fait terminée. Nombre d’experts s’accordent à dire que l’apport considérable en devises lié à l’exportation de gaz peut être un cadeau empoisonné, connu sous le nom du « syndrome hollandais ». Conformément à ce qui s’est passé aux Pays-Bas dans les années 1960, la hausse vertigineuse des recettes d’exportations entraîne un cercle non vertueux de hausse du shekel, baisse de compétitivité des autres exportations, inflation, chômage, hausse de la dette publique et, pour finir, récession. Afin de se prémunir contre ce risque, il est envisagé de verser les ressources du gaz sur un Fonds national spécifique consacré notamment aux dépenses d’éducation, une formule inspirée de la Norvège. Principal avocat de cette idée, le rabbin Mikhaël Melchior, ancien grand rabbin de Norvège et, plus récemment, président du Forum d’action civique d’Israël qui a d’ailleurs milité pour une taxe de 80% sur les ressources énergétiques. Le principe de ce Fonds séduit notamment le Premier ministre Benjamin Netanyahou qui s’y est, officiellement, dit favorable.
Professeur de finances publiques à l’Université hébraïque de Jérusalem, Eitan Sheshinsky, qui se définit lui-même comme un économiste libéral, a présidé la Commission sur la hausse des taxes sur les ressources énergétiques. Un travail virulemment attaqué, mais soutenu contre vents et marées par le ministre des Finances, Youval Steinitz.
Vous avez reçu des menaces de mort alors que vous présidiez la Commission sur les ressources énergétiques, mais vous avez aussi bénéficié de nombreux soutiens, quel a été le soutien le plus important ?
Tous l’ont été, mais tout aurait pu être réduit à néant, si Netanyahou n’avait pas adopté le rapport à 100%. Cette accumulation de soutiens montrait qu’à l’exception des entreprises gazières, tout le monde était favorable à nos conclusions.
Comment expliquez-vous que Netanyahou, adepte de l’économie libérale et sous la pression des sociétés exploitantes de gaz, vous ait soutenu ?
Il était, en effet, sous une pression considérable, y compris au sein de son parti. D’abord, dès lors que 85% des Israéliens nous soutenaient, il lui était difficile de s’y opposer. Ensuite, le soutien du FMI et de l’OCDE ont sûrement été importants à ses yeux. Enfin, il est possible d’être un économiste libéral sans dépouiller la nation de ce qui lui revient. Et puis, Netanyahou a été très attentif à ce que les investisseurs de l’industrie gazière aient un bon retour sur investissement, à défaut le texte n’aurait pas été approuvé.
Compte tenu de la violence des attaques dont vous avez fait l’objet, regrettez-vous d’avoir acceptécette mission ?
Certainement pas. Je pense qu’au-delà de l’aspect purement économique, cette loi était importante pour la démocratie israélienne. C’est une loi juste. Il y a de nos jours en Israël un débat sur les relations entre l’argent et la politique, sur le fait que les milliardaires peuvent claquer des doigts et obtenir ce qu’ils veulent. Cette loi constitue un message clair de la société civile au gouvernement qui est, en substance : « Vous ne pouvez pas obtenir tout ce que vous voulez des politiciens ». Et je crois que la classe politique en a pris bonne note.
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