Alors que nous entamerons, le 6 avril, le deuxième soir de Pessah, célébrant notre liberté symbolisée par la sortie d’Egypte, les Tutsis commémoreront le dixième anniversaire du déclenchement du génocide qui les frappa en 1994. Avec des moyens rudimentaires, à la machette principalement, près d’un million de Tutsis furent exterminés en à peine 100 jours. Ce génocide perpétré dans l’indifférence de la communauté internationale nous touche évidemment en tant que démocrates et défenseurs des droits de l’Homme, mais aussi et surtout en tant que Juifs. Nous partageons malheureusement avec les Tutsis la mémoire d’une entreprise destinée à nous anéantir pour ce que nous sommes. Comme l’explique le journaliste français, Jean Hatzfeld, dans Une saison de machettes, son deuxième livre consacré au génocide des Tutsis, on est frappé par les similitudes entre l’expression de l’antisémitisme en Europe avant le génocide juif et l’expression de l’antitutsisme au Rwanda avant le génocide tutsi. Les composants de la propagande antitutsiste ressemblent étrangement à ceux de la propagande antisémite, que ce soient les qualificatifs physiques ou les qualificatifs psychologiques. Enfin, nous retrouvons les mêmes allusions à l’arrogance et à la rapacité. Une correspondance entre les deux imageries que résume une appellation partagée : parasites ou cancrelats. Ces deux génocides ne sont pas survenus sous un ciel serein. Il était possible de repérer les jalons comme autant de balises que nombreux s’efforçaient d’ignorer. Dans les deux cas, le génocide fut conçu et mis en oeuvre par un régime totalitaire, durablement au pouvoir. L’élimination des Juifs ou des Tutsis est évoquée dans les programmes politiques, répétée fréquemment et planifiée par étapes cumulatives.
Une fois le crime commis, les rescapés tutsis furent confrontés aux mêmes problèmes et aux mêmes obstacles que les survivants de la Shoa : ils culpabilisent d’avoir survécu, doivent affronter l’indifférence et préféraient finalement se taire car ils appréhendent que leur récit soit à peine croyable et ne ravive leur douleur. Et s’il ne leur arrive pas de croiser dans les rues de Bruxelles ou de Paris leurs anciens bourreaux, ils se heurtent à ceux qui s’emploient à nier la politique hutue d’extermination afin de distiller à nouveau la haine anti-tutsie.
Ce n’est pas un hasard si l’enquête du juge Bruguière sur l’assassinat du président Habyarimana a resurgi quelques semaines avant la commémoration du dixième anniversaire du génocide. Les fausses accusations portées par un escroc contre le président actuel, Paul Kagame, pour sa participation dans cet assassinat, visent à gommer que le génocide a été méticuleusement préparé par les extrémistes hutus avant la mort d’Habyarimana. Cette polémique révèle à nouveau cette odieuse tendance à dénier la qualité de victimes aux Tutsis en leur attribuant les signes de leurs propres bourreaux. Ils n’ont donc pas de coeur, déclarait le président Kagame lorsqu’il perçut ce mépris à l’égard des Tutsis. C’est le coeur qui ronge les gens. C’est peut-être pour ça que je ne grossis pas beaucoup, ces pensées ne cessent de me consumer, poursuivait-il.