Le spécialiste français en géostratégie Gérard Chaliand considère que pour lutter contre le djihadisme, nos sociétés démocratiques doivent désormais s’appuyer sur une fermeté politique et un arsenal juridique adapté à cette nouvelle forme de conflit et de terrorisme. Il abordera la problématique du djihadisme dans une conférence qu’il donnera le mardi 14 juin 2016 au CCLJ à 20h.
Avec le concours de spécialistes internationaux, Gérard Chaliand et Arnaud Blin ont dirigé en 2015 un ouvrage collectif (Histoire du terrorisme de l’Antiquité à Daech, éd. Fayard) dans lequel ils retracent l’histoire du terrorisme, depuis l’Antiquité jusqu’à ses formes les plus récentes, et nous font comprendre combien la perception du terrorisme a évolué. Le djihadisme est ainsi replacé dans son contexte historique. Et grâce à cette profondeur de vue, ils nous aident à cerner les enjeux actuels de ce phénomène, dont les effets sont loin d’être épuisés.
Dès l’Antiquité, des groupes armés ont cherché à imposer leur point de vue par la terreur. Cette pratique violente a traversé le temps, les sociétés et les régimes, pour finalement connaître son apogée au 20e siècle. Ceux qui avaient recours au terrorisme légitimaient la violence armée par le droit à la résistance contre l’oppression au nom d’une morale. Le terrorisme était un moyen pour obtenir ou négocier quelque chose. Or, cette particularité constitue précisément ce qui distingue le djihadisme contemporain incarné par Daesh (l’Etat islamique) des formes antérieures du terrorisme. « Dans l’écrasante majorité des cas, que ce soit dans les guérillas ou dans les actes terroristes, l’objectif est de négocier quelque chose, et une négociation a effectivement lieu », précise Gérard Chaliand. « Avec les islamistes, il n’y a rien à négocier. S’ils poursuivent un but, c’est l’écrasement de l’autre. Ils cherchent une victoire complète, inatteignable ».
Le terrorisme est une fin en soi et non un moyen. Cette différence essentielle explique l’incompréhension entre nos démocraties et les sociétés guerrières. Gérard Chaliand s’efforce de montrer sur la base des opérations terroristes les plus récentes que les sociétés démocratiques européennes n’ont pas encore compris que le terrorisme était aussi une technique de guerre que les djihadistes ont quant à eux complètement assimilée.
Pourtant, la technique mise au point par Daesh est simple, selon Gérard Chaliand. « Sur le plan du terrain lui-même, en Syrie et en Irak, ils sont plutôt sur la défensive, en retrait, ils reculent un peu partout et ça va s’accentuer. Leur réponse est donc d’étendre le champ de leur présence terroriste à l’échelle du monde. A chaque fois qu’ils peuvent frapper ailleurs, pour cimenter leur présence dans les médias et démontrer à quel point ils peuvent être efficaces ailleurs, ils le font ». L’année 2015 et le premier semestre ont été l’occasion pour les terroristes de théâtraliser l’horreur afin de monopoliser l’espace médiatique. « Ils jouent très habilement sur la corde majeure de ce qu’est le terrorisme, c’est-à-dire l’aspect psychologique, la déstabilisation des esprits. Avec ces frappes, ils compensent dans l’imaginaire du public les pertes territoriales et l’arrêt de leurs spectaculaires avancées de 2014 ».
« Ce qui compte, ce sont les actes »
Pour lutter efficacement contre les djihadistes de Daesh, nos sociétés démocratiques doivent faire preuve de fermeté politique et se doter d’un arsenal juridique adapté à cette nouvelle forme de conflit, estime Gérard Chaliand. « On ne fait pas la guerre avec un clandestin, on le traque », insiste-t-il. « Ce n’est donc pas une guerre, au sens classique du terme. On peut se déclarer “en guerre”, mais on fait quoi ? Ce qui compte, ce sont les actes. Il faut arrêter de suspecter des suspects, ne plus attendre qu’ils nuisent pour découvrir, trop tard, qu’ils représentaient une menace sérieuse. Il faut que cesse cette propagande ouverte, ou semi-ouverte, ou à caractère plus ou moins clandestin, menée par des réseaux d’imams, recevant de l’argent de l’étranger dont nous connaissons souvent les filières ». En somme, Gérard Chaliand nous invite vivement à adapter aux circonstances actuelles notre idéal démocratique qui ne convient plus tout à fait aux conditions d’aujourd’hui, et à accepter l’idée que nous vivons dans un monde conflictuel et dangereux où personne n’est à l’abri des terroristes.
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