Journaliste au quotidien israélien Haaretz, Gideon Levy est connu pour le regard critique qu’il porte sur la société israélienne et son attitude dans le conflit du Proche-Orient. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la présentation à Bruxelles de son livre, Gaza (La fabrique éditions), une compilation d’articles consacrés aux opérations militaires entre 2006 et 2009.
En Europe, on se plaît à le présenter comme un activiste ou un militant. Gideon Levy répond immédiatement qu’il n’est qu’un journaliste essayant de faire son métier. Ses nombreux détracteurs en Israël et en diaspora le dépeignent comme un traître passant son temps à alimenter la haine des ennemis d’Israël. Face à ces accusations, il met en avant son patriotisme : « J’aime mon pays. J’appartiens à la société israélienne. Je ne suis pas un étranger qui n’a aucun lien avec Israël. C’est mon pays, j’y suis né, j’y vis et je n’ai nullement l’intention de le quitter. Mes enfants y vivent également ». Et d’ajouter : « Si je suis critique par rapport aux guerres menées par Israël, c’est parce que je me sens responsable des miens. En tant que patriote israélien, il est de mon devoir de ne pas laisser mon pays sombrer dans le désastre de l’occupation ».
Au-delà de la dénonciation de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens, Gideon Levy s’efforce de comprendre cette énigme complexe que peut être la société israélienne : comment des gens civilisés et bons peuvent-ils accepter l’occupation et la domination brutale d’un autre peuple ? « Je connais bien les Israéliens, ce ne sont pas des monstres. Malheureusement, tout est fait pour qu’ils ne puissent pas considérer les Palestiniens comme des êtres humains. L’occupation s’est bâtie sur ce processus de déshumanisation. Sans celui-ci, l’occupation n’aurait jamais duré aussi longtemps. Ce n’est qu’ainsi que les Israéliens ne se posent pas de questions et surtout, ne culpabilisent pas. Puisque les Palestiniens ne sont pas des êtres humains comme nous, tout est permis et nous n’avons rien à nous reprocher ».
Les vrais amis d’Israël
La dégradation morale de la société israélienne décrite par Gideon Levy suscite également l’inquiétude de Juifs de diaspora. Il compte sur ceux-ci pour aider les Israéliens à sortir de l’impasse. « Les vrais amis d’Israël, ceux qui se préoccupent vraiment de l’avenir de ce pays, sont ceux qui dénoncent l’occupation et surtout, qui disent aux Israéliens la vérité », insiste-t-il. Pour que son propos soit bien compris, Gideon Levy recourt alors à la métaphore du drogué. « La véritable amitié ne consiste pas à donner toujours plus d’argent à un drogué mais à le pousser à se désintoxiquer. De la même manière, les amis d’Israël ne doivent pas apporter aveuglément leur soutien à Israël en ignorant systématiquement l’occupation ».
Dans cette perspective de soutien critique, faut-il pour autant rejoindre les campagnes de boycott d’Israël ? Pour Gideon Levy, la réponse est évidente même si cette question lui paraît délicate : il ne boycotte pas Israël et il n’encourage aucune campagne de ce genre. « Comment puis-je encourager d’autres à boycotter Israël alors que je ne le fais pas moi-même ? C’est hypocrite. En même temps, Israël mérite d’être boycotté car tant que les Israéliens ne paieront pas le prix de l’occupation, rien ne changera. Mais je serai le dernier à appeler au boycott. J’ai également des doutes quant à son efficacité. Il se peut que cela fonctionne mais cela peut surtout pousser les Israéliens dans leurs derniers retranchements. Ils commettront alors le pire, sentant qu’ils n’ont plus rien à perdre », réagit-il.
A ceux qui évoquent l’orgueil israélien, il nuance : « Beaucoup d’Israéliens considèrent qu’ils sont les meilleurs dans tous les domaines. Je ne partage pas cette prétention. Je ne demande qu’une seule chose à mes compatriotes : soyons modestement un peuple normal, pas les meilleurs en tout ni les champions du monde des valeurs morales. On aime dire que Tsahal est l’armée la plus morale au monde. Soyons seulement la deuxième armée la plus morale ! Ce sera déjà extraordinaire ».
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