Gilles Rozier : « D’un pays sans amour »

Gilles Rozier est habité par le yiddish. Une langue qu’il traduit, tout en animant la Maison de la culture yiddish à Paris. Son dernier roman nous entraîne sur les traces de trois poètes juifs oubliés. Un « palais de la mémoire »qui renferme l’âme d’un monde bouillonnant.

Que vous évoque le yiddish, cette langue que vous comparez à une sorcière, un dibbouk, un phénix ? Les Juifs laïques sedemandent souvent ce qu’ils doivent transmettre. Il n’a pas mieuxque le yiddish -« la langue des Juifs diasporiques »- pour décrire une identité et mille ans d’expérience de vie. Cette langueme séduit, parce qu’elle permet d’entrer en relation avec la tradition juive, la Torah et le Talmud. Fascinante, elle s’exprime à travers tout le corps. Le yiddish est tombé dans l’oubli, avant de se réveiller il y a quinze ans. Juifs et non-Juifs continuent à l’apprendre. Loin d’être perdu, il a beaucoup d’avenir devant lui.

Comment est né ce « palais de la mémoire » ? Ecrire correspond à mon envie de repeindre le monde, d’entrer en résonance avec d’autres temps. Lors de ma maîtrise en littérature, j’ai découvert ces trois poètes, avec lesquels je partage une vraie intimité. J’ai porté ce roman historique pendant vingt ans. En tant que vilain petit canard de la famille, j’ai toujours eu une sensation d’exil. Pas étonnant que mon héros, Pierre, cherche sa place. Je suis « un homme de nostalgie », venu « du monde d’avant ». Comment restituer, dans son intégralité, l’univers englouti de mon grand-père, assassiné à Auschwitz ? Sa lumière m’a guidé toute ma vie… De là, mon envie de faire connaître les œuvres d’antan.

De quoi ces trois poètes-ci sont-ils représentatifs ? Les Juifs d’Europe font l’objet de clichés, or ce trio rappelle qu’ils évoluent dans des univers très divers. J’ai choisi ces trois mousquetaires fascinants pour décrire la diaspora juive polonaise. L’un (Peretz Markish) part vivre en Union soviétique, l’autre (Uri-Zvi Grinberg) en Palestine, et le troisième (Melekh Ravitsch) parcourt la planète. Ce n’est pas un roman sur le génocide, mais sur la vie d’êtres venus d’horizons différents. Il en va de même de la littérature yiddish qui comprend tous les courants. Sur les 8.000 noms recensés, seuls 50 poètes ou auteurs ont été traduits ! Mon héroïne Sulamita a existé. Cette gardienne de la mémoire a préservé d’impressionnantes archives, prouvant que le « Yiddishland » représentait une civilisation transfrontalière qui fonctionnait à merveille.

Outre l’amitié, qu’est-ce qui relie ce trio « cosmopolite » ? La volonté de construire quelque chose « en foutant le bazar ». Ils rêvent de faire une révolution littéraire et géographique, tant ces « modernes » désirent dévorer le monde. Il se dégage une telle violence des poèmes d’Uri-Zvi Grinberg, qui mêlent l’apocalypse à l’espoir d’un renouveau. Sa plume est imbibée de la mystique juive de son enfance, alors que les trois amis veulent faire table rase du passé. En écrivant en yiddish, ils restent reliés à leur monde tout en renversant la tradition. Peretz Markish exprime plutôt le chaos intérieur. Narcissique, il veut être le premier en tout, y compris en Union soviétique, où son destin vire au tragique… Quant à Melekh Ravitsch, c’est le scribouillard de la bande, celui qui a tout archivé. C’est grâce à lui que ce livre existe et qu’on sait tant de choses sur la littérature et la vie juive entre les deux guerres mondiales. La poésie de ce trio me nourrit, elle crée un lien avec mon identité et mon histoire juive.

En bref

Digne d’un conte de fées, la vieille Sulamita vit entourée de livres et d’archives célébrant un monde perdu. La visite du jeune Pierre lui fait entrouvrir la porte du  Yiddishland. Elle ravive les destins effacés de trois garçons intrépides, qui ont soif d’aventure et d’écriture. Ils se retrouvent à Varsovie en 1922. Orthodoxes ou assimilés, Uri-Zvi Grinberg, Peretz Markish et Melekh Ravitsch bravent leur époque. « Nous sommes cosmopolites et notre poésie concerne le monde entier ». Chacun l’embrasse à sa façon, mais les désillusions sont à la hauteur des ambitions… Gilles Rozier livre un travail de fourmi pour restituer ces trois parcours, à l’image des Juifs du 20esiècle. Grâce à lui, leur poésie vit et vibre entre ces pages !

Gilles Rozier, D’un pays sans amour, éditions Grasset

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