Ecrivain et traducteur du yiddish et de l’hébreu, Gilles Rozier a traduit Le Petit Nicolas en yiddish (éd. IMAV) de Sempé et Goscinny. Directeur de la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem de Paris, il se penche sur le destin du yiddish aujourd’hui en Diaspora et en Israël.
A quel public s’adresse Le Petit Nicolas en yiddish que vous venez de traduire avec Sharon Bar-Kochva ? Tout d’abord à des gens qui ont appris le yiddish ces 30 dernières années, ce qui représente déjà un nombre considérable de lecteurs à travers le monde. Les « réseaux » yiddish sont importants, ils sont bien constitués et favorisent la circulation rapide de l’information à travers le monde. Ensuite, il y a une mouvance de gens qui ont fait le choix d’élever leurs enfants en yiddish. Ils sont très demandeurs de textes actuels pour leurs enfants. Même si cette catégorie est marginale, elle représente quelques centaines de personnes dans le monde. Le grand mérité de cette publication réside aussi dans la visibilité dont bénéficiera ce livre en yiddish. Comme cette maison d’édition est bien distribuée et traite avec les grandes librairies francophones, elles le placeront sur les tables de nouveauté de la même manière qu’un roman français, ce qui est essentiel si on souhaite toucher un public large. Il sera acheté mais je ne suis pas sûr qu’il sera lu par tout le monde !
Et les Juifs ultra-orthodoxes, pour qui le yiddish est la langue vernaculaire, sont-ils des lecteurs potentiels du Petit Nicolas ? Je ne pense pas qu’ils vont attacher la moindre attention à ce type de livre. Ils publient déjà énormément de livres pour enfants consacrés à des rabbins miraculeux ou des héros de la Bible.
Comment se porte le yiddish aujourd’hui ? Dans le monde juif ultra-orthodoxe, le yiddish ne connait pas de déclin. En raison de la fertilité importante des foyers ultra-orthodoxes, il est en forte croissance à Brooklyn, Jérusalem, Bnei-Brak, Anvers, Zürich, Londres, etc. Dans le monde juif laïque, le yiddish n’a pas disparu mais il est devenu une langue de culture. De plus en plus de Juifs prennent des cours de yiddish et les échanges se multiplient. Hormis la Maison de la culture yiddish de Paris où elle est utilisée quotidiennement, nous sommes en contact régulier avec des milliers de personnes à travers le monde. Nous communiquons en yiddish. Il y a donc un regain d’intérêt réel pour le yiddish auprès d’un public de jeunes Juifs qui maitrisent bien cette langue.
Le passage au statut de langue de culture permet-il de sortir de l’image -réductrice- du yiddish comme « langue savoureuse » pour les blagues ? Evidemment. Dès lors que les gens ont accès aux textes et à la quintessence de la langue, ils prennent conscience que le yiddish est bien plus qu’une langue savoureuse pour raconter des blagues. Il existe bel et bien une littérature yiddish très riche avec des auteurs de grande qualité. Aujourd’hui, on distingue deux catégories de personnes qui apprennent le yiddish. Les premiers le font par nostalgie. Après le décès de leurs parents, ils souhaitent prendre des cours de yiddish pour retrouver des personnes avec lesquelles ils pourront parler yiddish. Ils viennent ainsi rechercher la langue de leur mère. Parmi eux, certains ne vont pas plus loin alors que d’autres découvrent toute la richesse linguistique et littéraire du yiddish et approfondissent leurs connaissances. Les autres apprennent le yiddish par curiosité intellectuelle ou par motivation identitaire profonde. Ils se sentent un peu en marge par rapport à leur milieu et, quelle que soit cette marginalité, ils cherchent une langue elle-même marginalisée et minoritaire pour concrétiser ce sentiment d’exil intérieur. Cette dernière catégorie comprend des gens très intéressants, souvent polyglottes et riches intellectuellement.
En mai 2009, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Shalom Aleichem, la Knesset a officiellement institué le jour de la culture yiddish. Pensez-vous que le yiddish soit enfin pleinement accepté en Israël ? Je ne pense pas. Il y a une quinzaine d’années, Israël avait déjà créé une instance étatique pour la culture yidddish. Malheureusement, tout ce qui a été réalisé dans ce cadre n’avait que l’allure d’un alibi politique. Comme la « guerre des langues » est terminée depuis longtemps, il n’y a plus aucun danger à accorder quelques miettes au yiddish et se permettre d’être par la même occasion politiquement correct. Les autorités israéliennes ne cherchent pas à se doter d’un centre performant et dynamique. C’est dommage car il y a un potentiel énorme pour le yiddish en Israël. Ce pays présente toutes les conditions pour effectuer un travail sérieux au profit du yiddish. Si en France, on peut toucher 2% de la population, en Israël, les proportions sont beaucoup plus élevées. Beaucoup d’Israéliens comprennent encore le yiddish et des associations indépendantes comme Beth Shalom Aleichem font un travail remarquable. L’Etat ne les subsidie pas mais ce centre a la chance d’avoir pu compter sur un homme qui a prévu dans son testament de lui léguer une somme considérable.
Israël fait-il encore obstruction au développement du yiddish ? Non. S’il n’y a plus d’obstruction de la part de l’Etat, on observe encore des barrières psychologiques au sein de la population israélienne, ce qui renforce une méconnaissance énorme de la culture yiddish. Ainsi, beaucoup d’Israéliens ignorent encore ce que fut le Bund, ils n’en n’ont jamais entendu parler. On sent à quel point la guerre des langues et la suprématie idéologique du sionisme ont laissé encore des traces dans la société israélienne. Toutefois, parmi les jeunes générations, il existe une volonté de se réapproprier la culture juive diasporique et ce qui faisait son originalité : le multilinguisme.
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