Depuis le début de l’année, de nombreuses manifestations culturelles internationales commémorent le 100e anniversaire de la naissance de Herbert von Karajan. Cette célébration est également l’occasion de revisiter l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire de la musique. Heribert Ritter von Karajan est né en 1908 à Salzbourg. Il grandit au sein d’une famille de notables, éminemment cultivée, ouverte à la science et aux arts, représentative de la grande bourgeoisie de province en dépit de sa particule, mais versant, il est vrai, dans cette mélancolie nationaliste typiquement autrichienne, dans cette nostalgie de la grandeur perdue à l’issue de la Première Guerre mondiale. Cette ambition de reconquête d’un prestige passé ne comporte cependant, pour les Karajan, aucune forme d’antisémitisme. Au contraire, les modèles du jeune chef étaient même hostiles au nazisme. Il rêve, par exemple, de travailler avec Max Reinhardt, figure juive autrichienne emblématique de la scène, et co-fondateur avec Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal -grand écrivain et librettiste, juif par son père- du Festival de Salzbourg en 1920. Bruno Walter, immense chef austro-allemand, juif lui aussi, qui dirigea les plus grands orchestres d’Allemagne avant la période nazie, et Arturo Toscanini, l’un des plus grands chefs du XXe siècle et opposant notoire au régime fasciste, représentaient pour le jeune Karajan les deux maîtres absolus de la direction d’orchestre. Comment comprendre alors que le jeune chef, pétri par un univers culturel aussi riche, et façonné par une telle ascendance, ait pu adhérer au Parti nazi ?
Un seul parti : le sien
« Parfois, on dit à la légère que je serais passé sur des cadavres pour y arriver. Mais cette phrase explique assez bien ce dont aurait été capable le jeune chef d’orchestre affamé que j’étais », écrira-t-il dans ses mémoires, en dépit de son aversion pour le nazi, qu’il définit comme « celui qui se courbe devant ceux qui sont plus haut placés et malmène à coups de pied ceux qui sont au-dessous de lui ». La compromission avec le pouvoir était très fréquente. Même le grand Wilhelm Furtwängler, le plus prestigieux des chefs allemands, qui s’était publiquement opposé au nazisme dans les années 30, qui avait protesté contre les discriminations, qui avait défendu la musique de Hindemith, finit par se résoudre au silence et joua devant les nazis, pour les nazis, pour Hitler, même, qui l’appréciait. Furtwängler n’eut pas le courage de Thomas Mann ou d’Arturo Toscanini. Il prétexta devoir demeurer dans sa patrie pour « qu’il reste une part de conscience à l’Allemagne ». Mais en gratifiant le pouvoir de son talent, quelle part de conscience conserva-t-il vraiment ? En outre, la vérité est, hélas, bien plus prosaïque. Il ne voulait surtout pas perdre son prestige, son orchestre, ses fonctions au profit de ce jeune chef, que le pouvoir nazi agitait comme un épouvantail pour le faire taire : Herbert von Karajan. Ce dernier, qui avait joué le Horst Wessel Lied dans Paris occupé, finit cependant par tomber en disgrâce et acheva la guerre, caché dans les montagnes d’Italie. Hitler n’aimait pas celui que Furtwängler appelait avec mépris « Herr K ».
Tel fut le parcours du chef autrichien : impassible devant les circonstances politiques
tragiques, se servant d’elles sans remords pour satisfaire son insatiable besoin de reconnaissance. Il faut bien comprendre que son mariage en 1942 avec Anita Gütterman, qui avait un aïeul juif, n’était à ses yeux pas plus disculpatoire que son adhésion au Parti nazi n’était incriminante. Car pour lui, il n’y eut pas faute, mais tout au plus, une erreur imputable à sa fougueuse jeunesse et aux nécessités de sa carrière. « Moi, je m’occupais de musique, pas de politique », déclara-t-il devant ses juges. Et il est vrai qu’à la différence des nervis du régime, Karajan ne laissa jamais la conception esthétique du nazisme influencer la sienne. En ce sens, il était hermétique à la politique. Mais pour servir au mieux sa seule ambition.