Hafid Aggoune : « Le message d’Anne Frank n’a jamais été aussi brûlant d’actualité ! »

Pour revenir sur cette œuvre traversant les époques et les frontières, nous avons interrogé Hafid Aggoune, l’auteur du roman Anne F. (Plon). Un livre à la visée hautement pédagogique. Entretien.

D’où vient l’idée de s’emparer du personnage d’Anne Frank pour écrire votre roman ?

Hafid Aggoune : Avec Anne F., tout s’est passé très vite, à partir de l’automne 2014, entre Amanda Sthers, la directrice de la collection « Miroir » chez Plon, et moi. Nous avons échangé quelques mots sur Twitter avant de décider que je serais le suivant sur la liste des parutions, après l’excellent Rudik de Philippe Grimberg. Pour mon « miroir », j’ai proposé Anne Frank « à cause » de notre époque : même désespoir, même peur de l’Autre, et surtout même besoin d’y croire, de ne pas sombrer, de redorer le mot humanité et d’avancer malgré la nuit…

En 2016, quelle pertinence et quel message délivre encore son journal ?

H.A. : D’abord le besoin de repenser ce qui nous unit au lieu de nous détruire. Il m’a paru urgent de donner envie aux adultes de relire le journal d’Anne Frank avec leurs yeux d’adultes : la plupart le découvrent à l’adolescence avant de le laisser de côté, définitivement… Anne n’avait pas seulement conscience d’elle-même et des autres, elle avait une vision du monde, de la guerre, de la condition de la femme, de la culture, des liens qui nous unissent ou nous séparent. Son message n’a jamais été aussi brûlant d’actualité. Comme le mal se plait à changer de forme à chaque époque, il est urgent de remettre au goût du jour des destins comme le sien.

Votre livre entre clairement dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler une « œuvre pédagogique ». A quel stade de votre vie avez-vous eu envie de transmettre et d’enseigner ?

H.A. : A vrai dire, j’ai eu très tôt la chance de savoir que je voulais consacrer ma vie à la littérature, mais je suis venu tardivement à l’enseignement. C’est grâce une rencontre avec des lycéens, lors du Salon du livre de Saint-Etienne, au moment de la parution de mon premier roman Les Avenirs, que j’ai eu le déclic. J’ai éprouvé un vrai plaisir à leur parler de mon amour des livres, de mon parcours, à leur démontrer avec sincérité qu’on peut venir d’un milieu modeste, être un enfant d’immigrés, et réussir sa vie d’homme. Après trois romans ayant reçu un accueil plus que favorable des critiques et des libraires, je n’avais plus envie de ne faire qu’écrire, alors j’ai entrepris deux choses pour relancer l’inspiration : j’ai repris une licence de football et j’ai cherché des élèves pour les aider en français, leur donner le goût de la lecture et des méthodes de travail…

L’autre idée de votre roman, c’est cette volonté de construire des ponts. Entre les époques, entre les communautés…

H.A. : Dans Anne F., je parle des destructeurs et des bâtisseurs, de notre besoin de trouver des architectes, des enseignants, des historiens, des écrivains, des médecins. Avec ce roman, j’ai voulu jouer le jeu des miroirs, comme le nom de la collection l’indique : celui d’Anne Frank envers nous (adultes et jeunes), d’Otto Frank (le père de la jeune fille, ndlr) envers moi, de la Seconde Guerre mondiale à notre époque troublée et incertaine. Comme je l’écris, « la paix naîtra lorsque les hommes et les femmes chercheront l’Autre dans le miroir ». Dans ma famille, mes grands-parents étaient kabyles, espagnols, juifs et berbères marocains… Comment ne pas vouloir être un bâtisseur avec ça ? D’une certaine manière, Sartre avait tort : l’enfer ce ne sont pas les Autres. L’enfer c’est un petit « moi » recroquevillé sur lui-même ! Et Rimbaud avait presque vu juste : « Je est des autres »… 

En bref Après un attentat commis par l’un de ses élèves, un professeur est au bord de l’effondrement. Rongé par la culpabilité, sur le point d’en finir, il redécouvre un soir le Journal d’Anne Frank. Bouleversé par son actualité et sa vivacité, l’enseignant se met à écrire à sa « petite sœur juive » disparue à l’âge de 15 ans à Bergen-Belsen. Entre ses lignes, la jeune fille vive et courageuse renaît avec son désir d’écrire, sa volonté de devenir une femme indépendante et forte, et sa vision d’un monde meilleur. Anne F., de Hafid Aggoune, éditions Plon, 165 p.
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