Hamid Benichou : ‘Il y a une minorité qui nous empêche de respirer…’

Depuis de longues années, il mène le combat contre les intégrismes, tentant de balayer devant sa porte, tout en multipliant les initiatives en faveur du dialogue. Après la tuerie du Musée juif, sa tribune « J’ai honte… » s’est propagée à travers les réseaux sociaux. « Le monde associatif doit être entendu », clame Hamid Benichou.

Les années passent, mais sa motivation n’a pas pris une ride. Quelques coups au moral peut-être, mais Hamid Benichou s’est toujours relevé. Arrivé en Belgique en 1974, « venu d’Algérie pour vivre paisiblement sa vie », le futur policier considère notre pays comme celui qui lui permettra de s’émanciper. Après quelques formations, il rejoint une asbl communautaire algérienne, où déjà il s’oppose à la mainmise du FLN. « Applaudir et lever la main quand il faut, ça n’a jamais été mon truc », confie-t-il en toute simplicité.

En travaillant au Consulat d’Algérie ensuite, il rencontre le président des Amis de l’Algérie, le bourgmestre de Saint-Josse Guy Cudell, avec lequel il se lie d’étroite amitié. Fin 1988, alors qu’il envisageait de suivre la carrière diplomatique, Hamid Benichou revoit ses plans et, après avoir acquis la nationalité belge, répond favorablement à la proposition de Guy Cudell de travailler pour sa commune. « “Vous allez être mon meilleur agent de quartier”, m’a-t-il lancé », se souvient Hamid Benichou. « Moi, dans la police ? Je suis né pendant la guerre d’Algérie, ma famille y a participé, et j’ai connu les barbelés, porter l’uniforme me paraissait inconcevable… », affirme-t-il.

Médiateur

Hamid Benichou deviendra pourtant sur Bruxelles l’un des premiers agents de quartier du Royaume, avec un rôle très polyvalent allant de l’information donnée aux citoyens à la gestion de conflits de voisinage, différends familiaux, problèmes de prostitution, mais aussi conflits au sein des mosquées, conflits interreligieux et communautaires, jouant le rôle de médiateur pour calmer les esprits au sein d’une population particulièrement mélangée, composée de musulmans, mais aussi d’Africains, de Turcs, de Kurdes, d’Araméens, d’une population originaire des pays de l’Est, et de Belges bien sûr. Hamid Benichou n’hésitera pas à faire une révolution interne au sein même de la police, quitte à ne pas faire l’unanimité parmi ses collègues. Il en payera le prix à la mort de Cudell. Aucune place ne lui est attribuée après la Réforme des polices. Il fait même l’objet d’une enquête qui durera quatre ans, sans résultat. En 2002, Hamid Benichou se voit placé à l’accueil dans un commissariat de Schaerbeek. « Ma motivation est restée intacte », assure celui qui crée parallèlement l’association « Bruxelles-Espace Intercommunautaire » (ex-Forum Algérie), connue sous le nom de l’asbl Maison intercitoyenne Vivrensemble.

Avec toujours cet objectif : « créer des passerelles entre toutes les communautés composant notre belgitude. Pour vivre, mais surtout pour construire ensemble », insiste-t-il.

Pas d’accommodements raisonnables

La tuerie du 24 mai 2014 au Musée juif de Belgique n’a fait que raviver son désir d’action et de mobilisation. Sa tribune « J’ai honte… » publiée au lendemain de l’attentat a fait le tour de la toile, suivi d’un « Merci Hamid » de Nadia Geerts, tout aussi rassembleur.

« Je suis un citoyen belge de confession musulmane », souligne Hamid Benichou, « et je refuse que ma religion soit entre les mains d’imams et d’un Exécutif des musulmans qui ne nous représente pas ». Peu de temps après l’affaire Merah, en 2012, il dénonçait déjà dans nos colonnes : « Ce silence nous rend complices ». « Nous devons condamner cette minorité qui nous empêche de respirer », ajoute-t-il aujourd’hui, plaidant pour l’organisation en Belgique d’« Etats généraux de l’islam ». S’il estime encore qu’on a laissé faire et qu’il sera dur de revenir en arrière, Hamid Benichou reste néanmoins convaincu que c’est possible : « Politiques, associatif, Exécutif, mettons-nous autour de la table pour réfléchir ensemble, sans accommodements raisonnables. Si tu as la majorité pour changer une loi, tu peux changer la loi, mais si tu ne l’as pas, tu dois l’accepter et t’y conformer ».

Avec Chemsi Cheref-Khan, musulman laïque comme lui, Hamid Benichou envisage de lancer à la rentrée une association de citoyens belges de confession musulmane « libres », en dehors de toute confrérie religieuse, composée d’hommes et de femmes « qui souhaitent, comme nous, revoir certains de nos comportements, nous les imposer à nous-mêmes et les traduire sur le terrain », précise Hamid Benichou. « Une association où l’on pourra parler de tout (violences conjugales, égalité des sexes, laïcité…), qui rejettera les fanatismes, condamnera les actes terroristes, reconnaitra publiquement les lois du pays, sans double discours, une association qui constituera un pendant à l’actuel Exécutif des musulmans, comme autre interlocuteur auprès des politiques. Le monde associatif doit être entendu, parce qu’il exprime la réalité du terrain », affirme-t-il.

Se préoccupant de ce qu’il laissera à ses enfants, Hamid Benichou ne craint pas d’avoir « crevé l’abcès », bien au contraire. « Pourquoi l’islamophobie ? Par ton comportement », répète-t-il à ceux qui le considèrent comme un traitre. « Si tu ne bouges pas, tu entraineras ce rejet, cette méfiance, cette haine. Il est de temps que chacun prenne ses responsabilités ».

]]>